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2002 : Milieux Extrêmes d’un monde à l’autre, Terre, Mer et Espace > TR 2 : Quelle éthique pour les explorations dans les milieux extrêmes ? >  De la logistique polaire aux organisations industrielles et commerciales du XXe siècle

De la logistique polaire aux organisations industrielles et commerciales du XXe siècle

Pascal Lièvre, Maître de conférences en sciences de gestion à l'Université Blaise Pascal, chercheur au CRET-LOG à Aix en Provence

Biographie :

LIEVRE Pascal

Compte rendu :

Transcription :

21 novembre 2002 TR2


Discours de Pascal Lièvre



On a parlé ce matin de logistique. Les deux instituts polaires français et russe, IPEV et AARI, qui sont intervenus sont des agences de moyens dédiées à la logistique polaire. Dans cette acceptation, la logistique est un moyen pour réaliser des expéditions scientifiques, et il est vrai que les instituts polaires ont un savoir-faire indéniable en la matière.

Je suis chercheur en logistique. Je prends comme objet de recherche cette pratique logistique. Ce qui m’intéresse en fait, c’est de développer la logistique comme une manière particulière de s’organiser en se centrant sur le problème de la mise en œuvre. Dans cette perspective, nous sommes tous des logisticiens puisque, dès que l’on a à mettre en œuvre quelque chose, on est obligé de faire de la logistique. Dans le laboratoire où je suis, le Cret-Log, à l’université de la Méditerranée, qui est basé à Aix-en-Provence, depuis 20 ans, on travaille d’un point de vue théorique et pratique sur ce qu’est s’organiser, sur ce qu’est une organisation vivante, une organisation en action, une organisation qui intègre le problème de la mise en œuvre. Au travers des recherches que je conduis aujourd’hui sur le thème de la logistique en milieu polaire, j’émets l’hypothèse qu’il est pertinent d’investir les savoirs-faire de la logistique polaire ; de partir de ces savoirs-faire pour en dégager des principes d’organisation spécifique aux milieux extrêmes de façon à éclairer les modes de fonctionnement de nos organisations industrielles et commerciales du XXIe siècle. Il peut paraître assez surprenant de dire qu’on peut faire une analogie entre un milieu polaire et le contexte économique de nos organisations du XXIe siècle. Dès que l’on essaie de définir un milieu extrême, principalement à partir des travaux des éthologues et des psychologues, on définit un milieu extrême comme un milieu à l’écart d’un espace de vie ordinaire pour un agent donné. Il y a donc une rupture qui suppose pour l’agent en question : apprentissage, gestion du stress, de l’incertitude et du risque. Or lorsque les économistes caractérisent le nouveau contexte organisationnel de nos entreprises en ce début du XXIe siècle, ils parlent de changement organisationnel, de flexibilité, de créativité, d’économie de l’innovation, de risque et d’incertitude. Il y a une analogie profonde entre les caractéristiques d’un milieu extrême et le contexte dans lequel sont plongées nos organisations.

Et là, déjà, il y a des travaux, des réflexions autour de ces notions. Pour les opérateurs, ces mots renvoient à des réalités concrètes. Les instituts polaires ont mis en place des pratiques qui répondent à ce contexte depuis de nombreuses années. Les gestionnaires eux aussi ont dû faire face à cette nouvelle situation : le passage d’une économie de masse à une économie de l’innovation.

En revanche, en matière de savoir-faire, de pratique, on n’est pas dans les mêmes configurations en ce qui concerne, d’une part les expéditeurs polaires ou les gens qui ont le savoir-faire des instituts polaires et, d’autre part les gestionnaires de ces entreprises du XXIe siècle parce que, d’un côté, le milieu polaire est un milieu extrême qui est voulu par des acteurs et parce que, de l’autre, les acteurs sont en situation de contrainte. Le milieu polaire est également un milieu où l’évaluation des actions est simple. Dans un milieu économique, aujourd’hui, c’est très complexe et, lorsqu’on veut évaluer des actions, il faut mettre en place des protocoles très élaborés, construits, pour savoir si elles sont efficaces ou non. On est là dans des situations différentes du point de vue de l’observation du chercheur parce que, d’un côté, on a un milieu où il est facile de faire l’évaluation des actions et parce que, de l’autre côté, c’est compliqué. Ce qui en découle, c’est que, d’un côté, on peut acquérir rapidement les savoir-faire adaptés -s’ils ne le sont pas en effet, on le saura de suite et il faudra réagir - et, de l’autre côté, on va avoir des difficultés à acquérir des principes d’organisation parce que, justement, le retour à la réalité est plus compliqué à analyser. Mon idée est que l’on peut réaliser un transfert entre les principes d’organisation, pointés, mis en place par les expéditeurs, les praticiens du milieu polaire pour essayer de voir comment ces principes peuvent enrichir nos pratiques des organisations du XXIe siècle.

Depuis deux ans, je travaille sur les expéditions polaires à ski dont je suis praticien et il est clair que, si l’on veut travailler sur les milieux extrêmes en terme d’organisation, il faut avoir des gens qui soient intégrés dans le milieu et qu’il y ait des relations entre les savoir-faire et les positions de recherche qui sont assez combinatoires. On a mis tout d’abord en place un colloque : une confrontation entre des experts et des chercheurs autour de ces problèmes d’organisation d’expéditions polaires. Les actes de ce colloque ont fait l’objet d’un ouvrage chez Hermès en 2001, sous ma direction : “ Logistique en milieux extrêmes, principes d’organisation des expéditions polaires à ski ”. On a mis également en place une enquête par questionnaire pour demander à des expéditeurs polaires quels étaient leurs problèmes. Effectivement, lorsqu’on monte une expédition polaire, même une petite expédition à ski au Groenland, il y a beaucoup de problèmes à résoudre. Deuxièmement, on constitue une base de données sur les expéditeurs et les expéditions polaires ; à partir d’interviews où on rencontre des expéditeurs et on travaille avec eux sur leur motivation - qu’est-ce qui fait qu’un jour, dans leur vie, leur trajectoire sociale, ils soient passés à l’expédition polaire ? -, et aussi sur leur manière de s’organiser : comment les organisent-ils, avec qui, pourquoi, pendant combien de temps, avec ou sans sponsor... ?

On a voulu aller un peu plus loin par rapport à ce programme de recherche au niveau de l’action. J’ai conçu et mis en place une expédition qui part le 15 mars 2003, une traversée de la calotte du Groenland (1 200 km à ski à voile) où j’essaie de faire une espèce d’autoanalyse de ce qui s’est passé, en termes de logistique, d’organisation, aussi bien en amont que pendant et après le déroulement de l’expédition. Enfin, le dernier maillon de la chaîne de ce programme de recherche est le suivi anthropologique d’une expédition où je ne suis pas responsable de l’expédition. Le chef de l’expédition est Patrick Toulouse et j’ai, ainsi, une position d’observateur participant. En tant que chercheur, je suis acteur dans l’expédition, mais j’ai aussi une position de recul et j’essaie de constituer des traces relativement multiples de cette expédition. Cela fait six mois que nous la préparons. Il y a quelques mois, un week-end de recrutement, cohésion, validation a été organisé entre les différents participants. On a construit des traces tout au long de celui-ci, mais aussi en amont et en aval. L’expédition Pôle Nord magnétique 2004 est un peu particulière parce que, sur le plan logistique, c’est une étude de cas qui va durer trois ans (2002-2005) et qui constitue un travail extrêmement fin d’explicitation des savoirs-faire, ce qui n’est pas une chose facile. Il y a des travaux en psychologie, depuis Piaget, qui montrent qu’on peut réussir à faire quelque chose, mais on ne comprend peut-être pas exactement ce que l’on fait, quelle que soit la pratique. Nous avons donc mis en place une méthodologie innovante qui est une caméra embarquée au plus près du point de vue de l’acteur qui permet de suivre le déroulement du vécu de l’acteur et, ensuite, de pouvoir confronter l’acteur dans une situation d’entretien pour rendre compte de sa pratique (Géraldine Rix est l’inventeur de cette méthodologie).

Dans un premier temps, l’idée, c’est d’investir les expéditions scolaires à ski, d’aller très loin dans l’investigation in vivo en action, en acte de ce qui se passe effectivement, de façon à dégager dans un deuxième temps, des principes d’organisation à vocation générale sur lesquels on peut essayer de réfléchir à la manière dont, à partir de ses savoir-faire éprouvés, on peut, aujourd’hui, penser autrement les organisations, les principes d’organisation de nos entreprises au cours du XXIe siècle.






Mis à jour le 30 janvier 2008 à 17:18