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B R È V E S


Le littoral vu par les jeunes
Les webtrotteurs des lycées Vauban et Kerichen sont allés à la rencontre des jeunes des écoles de Ouessant et du Conquet et leur ont posé une question simple : Pour toi, qu'est-ce que le littoral ?

Visionnez les réponses des jeunes :
- Ecole Sainte Anne à Ouessant
- Ecole Saint Joseph au Conquet



2005 : Le littoral et les avancées scientifiques > TR 1 : Un littoral, des approches diversifiées >  Discours d'ouverture : Le littoral et les océans : haut lieu de l’éthique

Discours d'ouverture : Le littoral et les océans : haut lieu de l’éthique

Yves Quéré, Académie des Sciences, Co-président, interAcademy Panel. IAP.

Biographie :

QUERE Yves

Compte rendu :

Voir la vidéo de Yves Quéré


Transcription :

7 octobre 2005 Ouverture


Discours de Yves Quéré

M le Préfet, M le Maire, Amiral, chers amis,

Je vous dis d’abord ma joie d’être ici en ce milieu superbe, dans une Bretagne que mon nom indique être ma province familiale.

Le littoral et l’océan sont des hauts lieux de la science : richesse du biotope, subduction des grandes plaques continentales, climat qui naît à la surface même de l’océan… Mais le littoral et l’océan sont aussi un haut lieu de l’éthique, si nous comprenons que l’éthique est essentiellement, depuis des siècles, la réflexion humaine sur le "bien" et le "mal".
Le bien… À l’évidence, le littoral est un lieu de bien. Qui nierait que la beauté, et qu’une part du bonheur de l’homme, se trouvent sur le littoral ? Mais le littoral et l’océan sont aussi un lieu où rode le mal. Repensons, en relisant le beau mais terrible "Oceano nox" de Victor Hugo, à toutes ces femmes dans l’attente d’un homme qui ne reviendrait pas ; pensons aux tsunamis ; et pensons à tant de désastreuses pollutions… En ce lieu merveilleux qu’est le littoral se retrouvent donc, entremêlées, et la science et l’éthique.

Je ne parlerai pas ici de la science, mais dirai quelques mots sur l’éthique, pour percevoir que si l’océan est un lieu où se posent d’anciens problèmes d’éthique, il est aussi un lieu où s’en révèlent de neufs. Et je prendrai pour cela un exemple tout simple qui est celui des déchets radioactifs.
On avait pensé, il y a une quarantaine d’années, à immerger nos déchets radioactifs dans l’océan. Ce n’était pas stupide sachant qu’on voulait le faire aux lieux de subduction des plaques ; ces déchets pourraient ainsi être enfouis "définitivement" dans les profondeurs de la Terre. Puis on avait compris que ce n’était pas raisonnable, dans l’incertitude de ce que deviendraient réellement ces déchets : on ne pouvait pas faire prendre des risques non maîtrisés à des hommes qui vivraient dans des centaines d’années ou des milliers d’années.
Le danger n’était en effet pas pour nous, ni pour nos petits-enfants : on sait très bien fabriquer des fûts capables de résister dans l’eau de mer pendant des siècles, ou des millénaires, mais on s’est avisé de penser – et c’est bien là un nouveau chapitre de l’éthique qui s’ouvrait – aux hommes qui vivraient dans des milliers d’années, voire des centaines de milliers d’années. Et là, nous retrouvons la science puisque les éléments radioactifs ont ceci en propre que l’on connaît parfaitement leur durée de vie. On sait très bien que tel produit est dangereux pendant tant de secondes, tel autre pendant tant d’années, tel autre pendant tant de siècles ou de millénaires. Donc voilà un problème bien situé scientifiquement et qui devient bien situé éthiquement parce que, je le répète, on se met tout à coup à porter notre sollicitude à l’homme qui vivra dans cent mille ans, une perspective tout à fait nouvelle, me semble-t-il, dans la réflexion éthique.
Que fait l’éthique au fond ? Au delà d’une réflexion sur le bien et le mal, elle établit des règles, édictées pour certaines depuis des millénaires. Elles se résument, au fond, à l’une des plus antiques d’entre elles, que l’on appelle la "règle d’or", le fameux « Tu ne feras pas à ton prochain ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ».
Mais qui est "le prochain" ? Pendant des millénaires, le prochain n’a pu être que l’homme ou la femme de ma grotte, de mon village, de ma tribu. Et puis c’est devenu petit à petit l’homme de ma région, et puis l’homme de la planète. Quand j’étais enfant, on me demandait de collecter des papiers d’aluminium (ce qu’on appelait le papier chocolat) pour les petits Chinois. Je ne savais pas ce que c’était qu’un petit Chinois, et je pensais ne jamais en rencontrer un de ma vie ; mais on m’apprenait que c’était mon prochain. C’était donc un être que je ne connaissais pas, que je n’avais pas vu mais qui, en tant que mon contemporain, était mon prochain.
Pendant des millénaires le prochain a ainsi été le contemporain. Et voilà que les déchets nucléaires, pour revenir à eux, nous ouvrent à une perspective totalement nouvelle. Mon prochain n’est pas forcément mon contemporain, c’est aussi celui qui vivra non seulement dans dix ans, mon petit enfant ou mon arrière petit enfant, que je peux imaginer, mais un être totalement inimaginable. Ce que sera cet homme qui vivra dans cent mille ans, je ne peux absolument pas l’imaginer. Sera-t-il devenu une sorte de surhomme par accumulation de science et de techniques et pourra-t-il, en appuyant sur un bouton, supprimer la radioactivité qui est à proximité ? Ou au contraire, à la suite de tels ou tels cataclysmes, sera-t-il revenu à l’âge des cavernes ? Je ne puis savoir. Aucune affection, aucun sourire, ne peut me lier à lui, c’est un homme totalement hors de toute prévision. Et pourtant il est mon prochain.
Et voilà que l’océan et que les déchets radioactifs m’obligent à l’intégrer à ma pensée, et à œuvrer pour résoudre, non seulement au mieux pour moi mais aussi au mieux pour lui, le problème particulier du stockage des déchets (nucléaires ou autres). Voilà qui est profondément neuf, voilà qu’est ouvert un chapitre nouveau de notre éthique.
Certes nous ne pouvons plus penser à l’océan sans penser à la science, mais nous ne pouvons plus penser à lui, ni au littoral, sans l’associer à notre réflexion éthique
Je vous remercie.





Mis à jour le 21 janvier 2008 à 14:40