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Le littoral vu par les jeunes
Les webtrotteurs des lycées Vauban et Kerichen sont allés à la rencontre des jeunes des écoles de Ouessant et du Conquet et leur ont posé une question simple : Pour toi, qu'est-ce que le littoral ?

Visionnez les réponses des jeunes :
- Ecole Sainte Anne à Ouessant
- Ecole Saint Joseph au Conquet



2005 : Le littoral et les avancées scientifiques > TR 4 : Politique, droit et gestion du littoral >  Gestion intégrée des zones côtières : différences européennes

Gestion intégrée des zones côtières : différences européennes

François Letourneux, Président de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature

Biographie :

LETOURNEUX François

Compte rendu :

Voir la vidéo de François Letourneux


Transcription :

8 octobre 2005 TR4


Discours de François Letourneux

Hubert Coudurier : Vous avez tous été extrêmement patients, vous avez écouté des interventions sérieuses, scientifiques, extrêmement précises et documentées et, maintenant que nous sommes à la fin de ces entretiens, on va peut-être essayer d’introduire dans cette dernière partie une dimension plus humaine. On va essayer aussi de vous faire participer à cette table ronde, pour que vous puissiez nous dire comment vous avez ressenti ces entretiens. Le littoral, c’est le bord de mer, et tout le monde veut l’approcher. Pourquoi ? Tout simplement parce que c’est la richesse et que c’est la matrice de la civilisation. Et c’est pour cela, comme les intervenants l’ont dit au cours des précédents jours, que de 6 millions de riverains aujourd’hui nous ajouterons sans doute 3 millions et demi de riverains en 2050. La loi « littoral » a été diversement appréciée, mais elle a freiné la bétonnisation du territoire, malgré une certaine inertie des élus, pas toujours très courageux face aux intérêts économiques. Le Conservatoire du littoral a, semble-t-il, revu ses ambitions à la baisse – mais elles n’en restent pas moins réelles. Et je crois que son président ou son directeur qui est là nous donnera son sentiment. L’objectif de la session, en tous cas, était de présenter les demandes de la commission européenne en matière de gestion intégrée dans une optique visant à limiter les conflits d’usage, dont nous pourrons nous demander s’ils sont aussi des conflits d’intérêts. Alors je crois qu’il faut se dire aussi que cette problématique européenne intervient dans un contexte d’affaiblissement de la France en Europe, marqué par la victoire du « non » au referendum sur le traité constitutionnel – quoi qu’on en pense – et c’est d’abord un message de défiance à l’égard des gouvernants. Le « non » a symbolisé une certaine souffrance sociale, une peur de l’avenir, et la France qui fut longtemps le fer de lance de l’Europe, en s’appuyant notamment sur la dynamique franco-allemande, apparaît aujourd’hui – du moins selon certains analystes – comme l’homme malade de l’Europe. Paradoxalement, la Commission qui est prompte à tancer les dirigeants français pour non-respects des critères de déficits d’endettements, ou d’endettements parlants, semble recueillir ces louanges, ne serait-ce que dans l’application de la recommandation sur l’intégration des zones côtières. Alors il faut avoir tout ça à l’esprit dans ce débat.
Vu les responsabilités qui sont les siennes, il serait intéressant que monsieur François Letourneux nous donne son sentiment.

François Letourneux : je n’ai pas de message à délivrer sur la question de la gestion intégrée des zones côtières. Il en a été beaucoup parlé avant que je prenne la parole et beaucoup de choses extrêmement intéressantes ont été dites. Je voudrais juste soumettre trois ou quatre idées pour alimenter la discussion qui se passera après mon départ.
La première est que, travaillant beaucoup dans des groupes européens et internationaux, je suis frappé de ce que nous avons absolument besoin de nous rendre compte que nous sommes profondément différents, lorsque nous abordons des questions comme celle de la gestion intégrée des zones côtières (GIZC). Parce que nous utilisons les mêmes mots – souvent en anglais -, nous avons l’impression que nous parlons de la même chose, mais nous ne parlons absolument pas des mêmes choses parce que la question de la gestion intégrée des zones côtières concerne les rapports de l’Homme avec le sol, elle concerne les rapports de l’Homme avec la nature, elle concerne les rapports de l’Homme avec la mer et qu’il n’y a rien de plus culturel, qu’il n’y a rien de plus spécifique que ces questions-là. Alors qu’est-ce que c’est que cette idée de gestion intégrée des zones côtières et - Christophe Le Visage l’a dit tout à l’heure - est-ce que ça peut déboucher vers une meilleure coordination européenne, une meilleure action européenne en faveur d’un aménagement équilibré du littoral ? Je pense sincèrement que ça ne pourra pas passer par des systèmes réglementaires, par des systèmes législatifs, du genre de ceux dont nous avons l’habitude en France.
J’ai été frappé qu’on parle, à propos des interventions de l’Europe sur le littoral, beaucoup de la gestion intégrée des zones côtières – ce qui paraît logique – beaucoup de la directive-cadre sur l’eau – ce qui paraît également logique – et pas du tout de Natura 2000. Je pense que Natura 2000 est un bon éclairage de ce que peut produire la confrontation, la comparaison de modes de réflexions et de relations culturelles sur un problème comme celui de la nature. En matière de gestion intégrée des zones côtières, la seule chose que nous puissions avoir en commun ce sont des objectifs et des modes de discussion. Un sociologue anglais a écrit que notre modernité se caractérisait par la réflexivité, c’est-à-dire par le fait que le progrès des connaissances allait tellement vite qu’il avait des influences sur l’action, qu’il modifiait profondément ce processus d’action, mais que les actions donnaient des résultats tellement vite qu’elles avaient des interactions avec le processus de pensée qui remettait en cause les résultats et l’existentialité même de ce processus de pensée.

Le développement durable est, évidemment, une des manifestations les plus fortes de cette nouvelle responsabilité telle que Hans Jonas (1903-1993) l’a déterminée, qui n’est pas seulement une responsabilité, une éthique des rapports entre les hommes entre eux au moment d’aujourd’hui, au moment de maintenant, mais une éthique qui incorpore le futur, qui incorpore les hypothèses. Parce que notre action nous dit que nous sommes modernes, et notre action sur le monde est une action qui est tellement violente et tellement forte que, alors qu’il y a 100 ans on pouvait se concentrer sur la question des rapports entre les hommes à l’instant t, on ne peut plus se permettre de ne pas considérer que, tout ce que nous faisons sur le littoral, nous ne le faisons pas seulement pour harmoniser les usages, nous ne le faisons pas seulement pour harmoniser des comportements ou pour parvenir à un consensus politique et technique. Nous le faisons dans une perspective de longue temporalité. Nous le faisons au profit d’un littoral qui conditionnera l’équilibre des générations futures, qui conditionnera l’équilibre de la vie de tout le monde. Nous agissons dans un monde où les interactions sont des interactions qui intègrent le temps, ce qui n’est pas tellement fréquent dans le processus de relations entre la science et l’action, et ce qui n’est pas tellement ancien.
Alors, où la France se situe-t-elle par rapport à ces différences européennes dont je parlais ? Je vais vous en donner quelques exemples simples. C’est quoi, la propriété du sol ? Est-ce simple, la notion de la propriété du sol ? Un certain nombre de villes anglaises ou écossaises appartiennent à quelques grandes familles et pourtant les gens y sont propriétaires de leurs maisons. Afin de chercher à protéger le littoral en Turquie, un certain nombre d’associations non gouvernementales - en général étrangères - ont acheté la propriété du sol à leurs propriétaires. Et ensuite elles ont vu arriver de grandes congrégations religieuses qui ont dit : « Ah non ! Vous avez acheté un niveau de propriété, vous n’avez pas acheté la propriété ». Il y a deux autres niveaux de propriété. Il y a la propriété qui est celle de l’exploitant, et une propriété qui est celle du propriétaire culturel, coutumier, qui est une congrégation religieuse.

Donc nous parlons d’une notion simple qui est la propriété, nous parlons de la possibilité de placer l’action du Conservatoire du littoral dans un contexte méditerranéen, et nous constatons que ça n’est pas la même idée de la propriété pour un riverain de l’Est de la Méditerranée ou un riverain du Nord de la Méditerranée, ou a fortiori un riverain du Sud de la Méditerranée. Par exemple, 1 km du littoral algérien est théoriquement assimilable à notre domaine publique maritime, mais les conflits, au lieu de se produire entre intérêts privés, se produisent entre représentants de services qui cherchent à obtenir des concessions pour des usages différents du littoral. Donc la protection d’un littoral où la propriété est théoriquement publique n’est pas mieux assurée, en l’occurrence, que la protection d’un littoral où la propriété est privée, et ce tout simplement parce que le système d’arbitrage et la notion de relation à la propriété n’ont, contrairement à ce qu’on croit, pas du tout le même sens d’un pays à l’autre. C’est important, parce qu’il y a eu un certain nombre de malentendus dans la mise en œuvre d’une nouvelle collectivité européenne, un certain nombre de malentendus dans le dialogue Nord-Sud, un certain nombre de malentendus en France même, entre les régions, entre les coutumes des uns et des autres, entre les pêcheurs de Méditerranée, avec leur prudhommie et leur organisation spécifique, et les pêcheurs de l’Atlantique. Les différences entre les céréaliers et les producteurs biologiques de fromages de chèvre sont des différences que, à mon avis, il nous faut intégrer complètement à notre travail. C’est pour ça que se sont constitués un certain nombre de réseaux européens et un certain nombre de réseaux mondiaux, pour que dans ces réseaux existent des groupes de travail afin que l’on se rendent visite, afin que l’on comprenne que nous ne pourrons nous construire que si nous avons été inspirés par d’autres mécanismes de construction. Si nous avons compris que nous sommes désormais dans la mondialisation, de toutes manières cette mondialisation nous commande de bien comprendre que chacun de nos pays, chacune de nos régions n’est pas mondiale mais doit jouer un jeu dans le monde avec son originalité, avec sa spécificité, mais aussi avec le souci de comprendre l’originalité et la spécificité des autres.





Mis à jour le 22 janvier 2008 à 15:04