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2002 : Milieux Extrêmes d’un monde à l’autre, Terre, Mer et Espace > TR 2 : Quelle éthique pour les explorations dans les milieux extrêmes ? >  Pour une éthique de l’exploit accompli

Pour une éthique de l’exploit accompli

Jacques Arnould, Ingénieur agronome, chargé de mission au CNES

Biographie :

ARNOULD Jacques

Compte rendu :

Transcription :

21 novembre 2002 TR2


Discours de Jacques Arnould



Ce matin, nous avons entendu parler des différentes démarches éthiques des organismes de recherche français et l’orateur a oublié (et je comprends très bien pourquoi) de mentionner la démarche actuelle du CNES qui est sans aucun doute plus modeste que ces démarches, en particulier celles de l’Ifremer ou encore du CNRS, puisque, par exemple, le CNES n’a pas pour l’heure de comité d’éthique. L’agence spatiale française a seulement créé un poste à mi-temps pour un chargé de mission. C’est ce poste que j’occupe. Nous sommes très loin et même à l’arrière du peloton des organismes de recherche français, mais l’important c’est sans doute de participer ! Mon propos peut très facilement s’articuler à ce que vous venez de nous dire au sujet de Mars. Ce thème fait effectivement partie des questions éthiques que nous essayons d’introduire dans notre quotidien.

Je me permettrai simplement d’élargir ou de vous proposer davantage de questions à partir de ce que nous venons d’entendre et à partir de ma petite expérience au sein du CNES et au contact d’ingénieurs, de scientifiques et parfois aussi d’astronautes.

Il y a effectivement des milieux extrêmes (mer, espaces polaires, étoiles), mais il importe de rappeler qu’il existe aussi toutes sortes d’hôtes dans ces milieux. Parmi ces hôtes, il y a des aventuriers, qui peuvent être aussi parfois des savants, des guerriers ou des militaires, des industriels, des touristes qui, de plus en plus, fréquentent ces milieux extrêmes, sans oublier qu’il y a des indigènes humains ou non humains. Les enjeux éthiques qui sont soulevés relèvent de l’articulation de ces différents éléments, et tout d’abord des milieux entre eux. Pensons aux milieux extrêmes par rapport au nôtre : le cas de la mer, le cas de l’Antarctique ou le cas de l’espace qui correspondent à ces trois milieux extrêmes choisis pour ces Entretiens scientifiques sont assez voisins du point de vue du droit et du statut qu’on leur confère. Quel statut donnons-nous à ces milieux extrêmes ? Sur ce point, les débats sont loin d’être achevés. Lors d’une discussion aujourd’hui à propos de l’Antarctique, on disait que dans une zone qui est quasi internationale, une certaine communauté se fait au-delà de la langue, des cultures et des frontières. Un milieu aussi original mérite qu’on lui donne un statut particulier. C’est la même chose dans l’espace où se trouve un endroit qui peut faire penser à une base polaire, je veux parler de la station internationale orbitale.

On vient d’évoquer la planète Mars et ses éventuels indigènes. On parle aussi d’y entreprendre des projets, plus ou moins utopiques, par exemple la terraformation qui consisterait à transformer la planète Mars en une autre terre ou en une planète vivante. Se pose alors une question : “ Avons-nous le droit de procéder à une telle opération sur une planète qui n’est pas la Terre ? ”

Je parlais de l’articulation des hôtes entre eux. Nous avons volontiers en tête l’image de l’aventurier hors-la-loi. Mais est-il possible d’imaginer vivre dans de tels milieux extrêmes sans loi pour les hôtes, de manière temporaire ou de manière prolongée ? Cela paraît difficile. D’ailleurs, l’astronaute ou le cosmonaute n’est pas sans loi, il n’est pas un hors-la-loi, le droit de l’Espace lui donne dès à présent un statut, il le qualifie d’“ envoyé de l’Humanité ” ou établit un minimum de règles de convivialité entre les membres de l’équipage. Ajoutons qu’aujourd’hui apparaissent de nouveaux aventuriers, grâce au tourisme spatial. Comment articuler la démarche d’un astronaute professionnel, entraîné pendant des mois et des années, qui doit mener un programme technologique et scientifique dans un temps souvent très régulé avec celle d’un touriste qui est là pour son plaisir et a payé son billet très cher ? Comment se passe alors la convivialité entre ces deux hôtes d’une station orbitale... ou leur non-convialité ? Il s’agit d’une des premières questions posées par le tourisme spatial.

Une société américaine a un projet qui consisterait, l’an prochain, à déposer sur la Lune des objets personnels (tourisme par procuration) : a-t-elle le droit de le faire ? Pouvons-nous lui donner l’autorisation de le faire ?

Hier, on m’a posé la question : “ Définissez l’extrême ” En fait, ces Entretiens ont choisi trois milieux extrêmes parmi bien d’autres. Je crois même que nous avons nos propres milieux extrêmes. Soit que nous nous les proposons - j’ai décidé d’aller vivre quelque chose dans un milieu particulier pour moi -, soit que nous les découvrons a posteriori.

Il y a une histoire que j’aime beaucoup, l’histoire de Jacob, ce patriarche de la Bible, qui est dans son genre une sorte d’aventurier. Il s’endort un soir dans un milieu quelconque et, dans son songe, à côté de lui, il y a une échelle et sur cette échelle, des anges qui montent et descendent. Quel est le symbole de “ l’échelle de Jacob ” ? Jacob découvre ainsi qu’il se trouve, en quelque sorte, sur un sommet de la Terre, un de ces lieux où la terre rejoint le ciel, c’est-à-dire le lieu des dieux ou de Dieu. Jacob se trouve pour ainsi dire à une extrémité du monde, si bien qu’à son réveil il dit : “ Ce lieu est habité par Dieu et je ne le savais pas. ” Autrement dit, il a fait une expérience de l’extrême sans le vouloir, sans le savoir et il ne s’en rend compte qu’a posteriori. Peut-être enfin faut-il aussi dire, même si cela paraît évident, que partir vers l’extrême, vers l’extraordinaire, c’est aller à la découverte d’un autre monde, à la découverte d’autres êtres, d’autres hommes, parfois simplement à la découverte de soi-même.






Mis à jour le 30 janvier 2008 à 17:25