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Valeurs européennes, valeurs scientifiques, un chemin éthique

Emmanuel Morucci, Sociologue, directeur d'étude à l'IRTS et chargé de cours à l'UBO

Biographie :

MORUCCI Emmanuel

Compte rendu :

Transcription :

22 novembre 2002 TR6


Discours de Emmanuel Morucci



Les entretiens scientifiques de Brest posent la question des découvertes de nouvelles formes de vie et imposent la nécessaire réflexion éthique : “ Peut-on exploiter toutes les découvertes et comment ? ” Il va sans dire que leur exploitation éventuelle soulève des questions juridiques et morales. C’est donc bien le rapport entre science et éthique qui reste fondamental. L’homme peut-il tout faire au nom de la science ? Son génie inventif est-il devenu aujourd’hui, plus motivé par le rapport économique, par la puissance politique et financière de quelques oligopoles que par la recherche du bien commun ? L’éthique, comme dit Nietzsche, c’est : “ Agir pour faire en sorte que tout ce qui est bien devienne bien commun et que tout soit libre pour ceux qui sont libres. ” Ce que je peux traduire par : les découvertes scientifiques, essence même du progrès, sont-elles partagées par tous sur la planète ou profitent-elles seulement aux populations des pays dominants ?

Voici des questions importantes auxquelles les États ou groupes d’États doivent apporter réponse. La politique a pour fonction de favoriser un débat serein autour du “ vivre ensemble ”, englobant non seulement la cité, la région, la nation, mais aussi l’Europe, qu’il nous faut continuer à construire, et les pays les plus pauvres qui ont besoin de notre solidarité. Quelles garanties le politique offre-t-il aux populations de la planète ? Autour de la notion d’éthique, les questions s’accumulent : quelle est la place véritable de l’Homme dans ce jeu de la découverte qui va plus vite que le droit ? La question du sens est ici essentielle.

Une des garanties possibles, à la fois pour l’homme et pour le politique, est la loi fondamentale, c’est-à-dire la constitution, le traité, l’accord international, la convention, la directive, la loi. Mais face à la compétition, face aux intérêts en jeu, ces textes, originellement contraignants, font-ils l’unanimité ? Sont-ils respectés et finalement tout simplement appliqués ? Par exemple - et on le verra dans quelques instants - la directive européenne 98.44 dont mes collègues, sur cette tribune, parleront tout à l’heure, en abordant la question des brevets, pose question.

Le thème de notre table ronde amène le sujet : comment les politiques et les scientifiques réagissent-ils devant le prélèvement en exclusivité d’une ressource biologique, sans se soucier des conséquences écologiques et humaines qu’est le biopiratage ? Autrement dit, comment concilier économie, politique et éthique ?

La question de l’éthique, me semble-t-il, prend une importance toute particulière au moment où l’Europe tente de se doter d’un nouveau texte fondateur : une constitution pour ses citoyens.

L’Europe, que les fondateurs ont voulu comme un espace de paix et de prospérité pour ceux qui y vivent, repose sur les valeurs qui proviennent de notre passé le plus lointain. Celles-ci se nomment démocratie, justice, citoyenneté, solidarité et surtout liberté. L’Europe repose également, comme le précise la charte des droits sociaux fondamentaux, sur l’héritage d’un patrimoine religieux et spirituel commun, succession de constructions humaines qui marquent l’évolution de nos sociétés occidentales.

Vue sous ces perspectives, la science éthique, partie de la philosophie qui étudie la morale et ses fondements, la façon de se diriger, de se comporter, est une résultante de cette habile combinaison entre croyances et savoirs. La construction européenne est, elle-même, un défi éthique. Elle pose la question : “ Comment voulons-nous vivre ensemble dans cet espace qu’est l’Europe ? ” C’est une question originale, bien trop souvent absente des débats traditionnels sur l’Europe. C’est pourtant la question essentielle. Ici, parler de défi éthique exprime aussi clairement que possible le fait que les institutions économiques et sociales ne peuvent être le seul horizon de l’union.

L’Europe n’est donc souvent évoquée que sous son aspect économique ou réglementaire dont les valeurs sont plutôt celles de l’argent ou du profit, de la compétition, de la libre concurrence, où la notion de service public est remise en cause. Même l’introduction d’une monnaie commune, geste symbolique fort, n’est justifiée que par des raisons de compétitivité dans une vision de globalisation économique. Mais elle ne l’est pas ou peu dans le cadre de l’émergence d’un modèle social européen, d’une citoyenneté européenne, c’est-à-dire comme symbole d’appartenance à une entité territoriale nouvelle.

La façon dont l’Europe est aujourd’hui gouvernée relève donc d’une éthique de gouvernement qui devrait prendre en compte, dans l’élaboration des propositions et des décisions, les éléments de ce travail de réflexion sur le partage de ce qui est bon, moins bon ou mauvais pour le citoyen, c’est-à-dire l’homme.

La science, de son côté, est un acteur fondamental et essentiel de l’évolution de la société. Si son rôle principal est d’expliquer comment les choses fonctionnent, le scientifique est, aujourd’hui, de plus en plus confronté à l’obligation de résultat. Sciences et scientifiques sont constamment sollicités, souvent avec des moyens en temps, financiers et humains, réduits, pour apporter aux secteurs économique et industriel des solutions permettant essentiellement une progression des profits.

Pour s’en convaincre, prise de conscience ou réaction face à la demande sociale, l’union européenne a récemment éprouvé le besoin de lancer un programme d’études sur les relations entre éthique et sciences.

Le groupe d’étude et de recherche finistérien Aber Europe, présidé par Madame Colette Rivoal, et dont je suis, tout comme mon collègue sociologue et ami André Rousseau (André Rousseau est le rédacteur, pour le groupe d’étude et de recherche, du projet de recherche “ Les communautés de conviction et la science en Europe : sujets limites ”. ), le vice-président, est une association qui évolue dans le cadre de la Maison de l’Europe de Brest. “ Aber Europe ” a pour objet de faciliter l’expression dans l’espace public européen des “ communautés de conviction ” (religions, courants philosophiques et humanistes), sur tout ce qui concerne la citoyenneté au sens large et les questions éthiques en particulier. Il a organisé en décembre 2001 un colloque intitulé : “ Le sens de la construction européenne, un défi éthique ”. Il a aussi pour ambition de constituer progressivement un “ observatoire ” fonctionnant en réseau international dont l’objet serait de suivre et d’analyser la façon dont les communautés de conviction s’expriment sur les questions du “ vivre ensemble en Europe ”, de faciliter et enrichir ainsi le débat public, mais surtout d’aider les responsables européens à comprendre et à prendre en compte ces dimensions de la citoyenneté.

Dans cet esprit, “ Aber Europe ” vient de proposer à la Commission de Bruxelles un projet de recherche intitulé : “ Les Communautés de conviction et la science en Europe : sujets limites ”. En parlant de “ sujets limites ”, nous voulons indiquer que les développements scientifiques soulèvent de plus en plus de questions qui, sous leur forme la plus simple, s’expriment ainsi : “ Si nous pouvons faire ce dont les sciences nous rendent capables, est-il raisonnable de le faire ? ”

Les exemples foisonnent qui illustrent ces questions-limites. Ce phénomène présente une double face. D’abord, ces questions prennent souvent la forme de tensions sociales (alimentation, santé, responsabilité des médecins, énergie nucléaire, manipulations génétiques, clonage, environnement...). Elles donnent lieu aussi à des débats entre savants, politiques et communautés de conviction, dont les interventions peuvent apparaître soit comme des crispations traditionalistes, soit comme des entorses au principe de laïcité. Certes, des procédures se sont fréquemment mises en place pour organiser ce débat, mais fonctionnent-elles de façon totalement satisfaisante ?

Ensuite et de leur côté, les chercheurs eux-mêmes ne travaillent pas dans la “ science pure ”. S’ils sont soumis aux logiques autonomes de la démarche et du débat scientifiques, ils travaillent aussi sous la pression d’impératifs financiers, du souci de valorisation industrielle de leurs travaux. Mais comme citoyens ou personnes privées, ils s’interrogent en outre sur leur place dans la société et le sens de leur activité. Comment se posent-ils ces problèmes ? Est-il certain qu’ils se retrouvent dans les interrogations que leur adressent les “ mouvements sociaux ” et les communautés de conviction ?

La démarche proposée est la suivante : une première étape consiste à relever, par des entretiens, les éléments clarifiants : quelles sont les questions à propos desquelles des communautés de conviction ou des groupes d’opinion pensent qu’il existe des “ limites à ne pas franchir ” et comment le justifient-ils ? Comment expriment-ils ces points de vue ou sous quelle forme ? L’espace national leur semble-t-il toujours pertinent ou suffisant pour engager ce débat et ont-ils le sentiment que les formes de la vie démocratique, notamment européenne, leur donnent les moyens de se faire entendre et comprendre ?

Une seconde étape concernerait la façon dont des réseaux de chercheurs s’interrogent sur les relations entre science et valeurs ou, inversement, les raisons pour lesquelles cette question leur semble soit purement “ privée ”, soit hors de leur compétence.

“ Aber Europe ” est une association locale. Ceci n’exclut pas qu’elle travaille en réseau. Dans sa dimension locale et dans une région très majoritairement catholique, elle réunit néanmoins des représentants du protestantisme, de l’orthodoxie et de l’Islam. Le prisme des communautés de conviction est donc ainsi élargi. La Bretagne compte trois universités, une infrastructure de recherche importante et un potentiel d’étudiants en sciences humaines mobilisable pour conduire l’exploration avec un encadrement compétent.

Par ailleurs, l’importance des activités agricoles et agroalimentaires dans la région donne un relief particulier aux questions de l’environnement.

Sur la seule place de Brest, outre l’Université et sa faculté de médecine, nous avons des liens avec l’Ifremer (recherche sur les fonds marins), l’École des Télécommunications et son laboratoire de sciences cognitives.

Au travers de mon intervention, vous sentez bien que la dimension locale est elle aussi, de mon point de vue, un échelon pertinent de la réflexion éthique et de la confrontation entre politiques, citoyens et scientifiques. C’est le lieu premier de l’exercice de la démocratie et de la liberté, de la création du lien social. C’est donc une des dimensions de proximité idéale de la recherche du bien commun.

Notre région est trop souvent confrontée à l’articulation complexe entre économie, politique et éthique. Elle peine parfois à trouver les solutions. La qualité de l’eau, l’implantation ou non d’usine de retraitement des lisiers, la création d’un parc marin en mer d’Iroise, l’agriculture et le développement local durable, le dialogue interculturel et la politique de la ville - autant de questions qui engagent la réflexion éthique.

Sur ces débats de société, je souffre d’un manque. C’est pourquoi, devant vous, je demande la mise en place d’un comité local d’éthique sinon à l’échelle du département, tout au moins du Pays, au même titre qu’il existe des Conseils économiques et sociaux locaux.






Mis à jour le 31 janvier 2008 à 17:29