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2001 : Internet, la substantifique toile : science en jeu et jeu de pouvoirs ? > TR 1 : Science, démocratie et internet >  Discours

Discours

Jacques Le Goff, Maître de conférences à la Faculté de droit (UBO), collaborateur de plusieurs journaux et revues (Ouest-France, Le Monde diplomatique, Esprit, Politeia ...)

Biographie :

LE GOFF Jacques

Compte rendu :

Transcription :

19 octobre 2001 TR1


Discours de Jacques Le Goff



Le modérateur, Jacques Le Goff avoue sa très grande perplexité face à l’ampleur du thème abordé. Il propose quelques lignes de problématisation. Il s’agit, pour lui, d’identifier les liens d’affinité, mais aussi de tension, voire de conflit, qui unissent une technique de communication de fraîche naissance et la science, d’une part, la démocratie, de l’autre. En quoi une mutation de grande dimension dans l’ordre de la transmission peut-elle affecter les ordres du savoir et du pouvoir ? Ce qui le frappe d’emblée c’est le statut d’ordre de pouvoir de chacune : ordre du pouvoir scientifique, ordre du pouvoir politique et, selon toutes probabilités, ordre du pouvoir de communication. Le débat porte donc sur un jeu de relations entre des pouvoirs, tout le problème étant de déterminer les changements que le cyber-pouvoir est susceptible d’introduire dans les deux autres ordres. Or la posture interrogative et critique, nécessaire à l’enquête, suppose au préalable de se départir d’une illusion et d’un aveuglement.

L’illusion serait celle que l’Internet serait une technique neutre par elle-même, dont le sens viendrait de l’extérieur, de l’usage qu’on en ferait - progressiste, libérateur ou régressif et aliénant. Or, comme on le sait, depuis la célèbre formule de McLuhan[1] : “ Le médium, c’est le message ”, les techniques de communication sont normativement connotées - autre manière d’attirer l’attention sur le potentiel anthropologique de l’Internet. Plus encore, “ la technologie (la technologie de communication comme toutes les technologies) engendre un homme nouveau. ”

J. Le Goff souligne à titre d’exemple combien l’évolution du droit du travail qu’il connaît bien fut et demeure conditionnée par la perception du temps - de la temporalité dominante. Au XIXe siècle, l’unité de mesure, jusque dans l’industrie, était encore la minute. Pour beaucoup, le temps arithmétique, mathématique, n’existait pas : le temps des campagnes, le temps rural dominaient - un temps approximatif, impressionniste. À cette temporalité a succédé celle de la seconde, puis de la fraction de seconde, imposée par l’organisation scientifique du travail. Aujourd’hui, l’unité de mesure de la picoseconde, voire de la femtoseconde, engendre une autre perplexité : quelle est l’unité élémentaire de temps, l’unité élémentaire de la matière ? Impossible que cette mesure du temps, imposée par la technologie informatique, mise à profit par l’Internet, demeure sans incidence sur le mode de vivre ensemble. Nous assistons donc à un déplacement d’imaginaire, et de paradigme, qui sous-tend l’enjeu civilisationnel d’émergence de cette technique, en tant qu’elle suscite un nouveau type d’être en commun. Citant Pierre Levi[2] : “ Nous passons d’une humanité à l’autre. ”

L’aveuglement en revanche consisterait à faire de l’Internet le vecteur et l’horizon d’une nouvelle utopie, porteuse d’un monde radieux, synonyme d’infinis bienfaits, de vertus sans égale, qu’il suffirait de libérer pour faire accéder la société à un nouveau stade de développement, voire... de perfection.

Le premier bienfait serait la transparence réalisée grâce à des échanges à l’infini dans un espace communicationnel assimilable à un marché parfait où chacun peut espérer trouver ce qu’il recherche, sans la moindre contrainte. On en viendrait, grâce à l’Internet, à la fin de l’école, ou à “ une société sans école ”.

Le second bienfait serait celui de la proximité assurant, entre autres, une pensée nouvelle du politique. La vraie démocratie deviendrait enfin accessible par un contrôle permanent des pouvoirs grâce à la technologie de l’Internet - la démocratie de la base, la vraie démocratie de proximité.

Enfin, l’Internet aurait la vertu de l’universel réalisé, se traduisant en particulier par la perspective de démantèlement de l’État-nation, réduit à un attirail historiquement daté. Il ouvrirait la perspective d’une sociabilité sans frontières, parfaitement électives : chacun se choisit à l’infini et dans l’espace planétaire. Cette perspective de citoyenneté réalisée dans des communautés virtuelles serait, à certains égards, la fin du politique. À quoi bon le politique, puisque la société est capable de se prendre totalement en main, via cette technologie, et d’exercer le pouvoir en première ligne ?

J. Le Goff
manifeste ses réserves face à ces vues, qu’il a qualifiées de “ bucoliques ” : elles lui paraissent faire l’impasse sur les enjeux économiques de l’Internet, moins évidents qu’on veut bien le dire, et surtout sur ses enjeux sociaux et politiques.

Ouvrant ainsi la discussion, J. Le Goff a tout d’abord donné la parole à F. Hartog, afin d’entendre comment le lien pouvait s’opérer entre cette technologie nouvelle et le rêve de démocratie directe, tel qu’il fut réalisé à Athènes.






Mis à jour le 04 février 2008 à 10:35