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1999 : de l’animal à l’homme > TR 6 : L'expérimentation animale >  Discours de Elisabeth de Fontenay

Discours de Elisabeth de Fontenay

Philosophe, Professeur d'université

Biographie :

FONTENAY Elisabeth de

Compte rendu :

Transcription :


23 octobre 1999 TR6


Discours de Elisabeth de Fontenay :


Il m’est donné une position de surplomb qui me gêne et je n’aime pas les positions de surplomb. Mon métier de professeur de philosophie m’inviterait plutôt à l’humilité. Je vais intervenir en trois temps, d’abord commencer par réagir aux dernières interventions et m’adresser aux experts , puis au panel des profanes. Ce mot de panel est épouvantable à mes yeux, il paraît que c’est un mot anglais et que ça veut dire panier. Pourquoi ces malheureuses personnes sont dans un panier. On revient toujours au panier de la ménagère, et puis profane c’est un mot qui m’inquiète car le profane s’oppose au sacré, est-ce que la science est sacrée ? Elle sacrifie des animaux, certes, comme les religions antiques, le faisaient ou le font encore. Ces deux mots ne me plaisent pas du tout, je trouve qu’une réunion de citoyens, c’est beaucoup plus pertinents comme manière de parler et beaucoup plus articulée.

Je voudrais revenir sur ce qu’ont dit les experts. Là le mot est juste, je n’ai de capacités d’expertises que d’avoir passé de très longues années, à écrire un livre sur les animaux dans la tradition philosophique, je voudrais répondre dans l’ordre où les interventions ont eu lieu. D’abord Monsieur Parodi a fait une intervention très rassurante, ajouterai-je très lénifiante, et tout de même ça ne s’est pas tout à fait bien terminé à mes yeux, quand il a repris à son compte, l’argument le plus éculé des gens qui ne veulent pas entendre parler de la considération de l’animal, vous vous servez bien de bombes Kapo, des bombes pour tuer les moustiques, vous vous débarrassez bien de vos bactéries etc., alors pourquoi faudrait-il respecter le chien ou le rat ? C’est vraiment un argument qu’on ne peut pas accepter d’entendre, parce que tout en n’étant pas expert en histoire naturelle, je crois qu’on peut se rallier à l’idée qu’il y a une hiérarchie animale et que précisément les vertébrés à sang chaud, pour prendre l’exemple que vous avez pris, Monsieur, sont quand même plus capables de sensibilité, donc de bien être et de souffrance que des moustiques ou que des bactéries. Second point, la question de l’émotionnel, Monsieur de Gerlache, alors là je vous dirai que bien entendu, il n’est pas souhaitable en aucune circonstance de la vie d’être submergé par l’émotionnel qui est un irrationnel, qui vous empêche et de penser et d’agir. Quelques fois cela nuit à votre propre conservation, mais cette dévaluation systématique de l’émotionnel me semble extrêmement grave, parce que si il n’y a pas de l’émotionnel qui continue à fonctionner dans la réflexion, dans la pratique scientifique dans toutes les pratiques, dans les rapports humains, si il n’y a pas de l’émotionnel qui fonctionne, sous forme de sympathie, sous forme de pitié, toutes les formes que vous voulez, je crois qu’on va vers des pratiques de monstres froids qui sont très proches des pratiques totalitaires ou des pratiques terroristes et de tout ce que nous détestons dans le 20° siècle. Je me permettrai de citer cinq noms de très grands écrivains et penseurs : Vasili Grossmann, Elias Canetti, Isaac Bashevis Singer, Arthur Koestler et Romain Gary qui sont tous juifs ayant survécu à l’extermination dans le 3° Reich et qui ont tous été obsédés par la souffrance animale, y compris dans l’expérimen- tation animale. Voilà des gens qui ont été capables, quoiqu’en disent Madame Chanteur, le panel l’a cité à mauvais escient, voilà des hommes qui ont connu le fonds du malheur, de la douleur humaine et qui précisément à cause de cette plongée au coeur de l’émotionnel, ce qui arrive à votre peuple ou à vous-même, c’est de l’ordre de l’émotionnel, justement à cause de ça, parce qu’ils ont travaillé leur émotionnel, parce qu’ils ne se sont pas laissés submerger en ne pensant qu’à eux-mêmes, à leur familles ou à leur propre peuple mais que précisément, ils ont réussi à maîtriser, à se laisser travailler, à universaliser cet émotionnel ou peut-être même à l’objectiver, ont eu une capacité d’ouver- ture, qui me semble l’humanité même. Troisième intervention, je ne peux pas accepter que le lobby économique, qui est le lobby du profit maximum, qu’on mette ce lobby-là sur le même plan qu’un lobby philosophique ou qu’un lobby religieux. Quelque soit les critiques que l’on puisse faire des engagements philosophiques ou religieux des uns et des autres, ces engagements se font au nom de principes, au nom de traditions, au nom de systèmes symboliques qui sont l’humanité même et qui n’ont rien à voir avec les groupes de pressions économiques. Voilà ce qui me semblait pouvoir être dit au sujet des réponses des spécialistes. Maintenant en ce qui concerne les citoyens, le regroupement de citoyens, j’ai été tout à fait intéressée par le texte qu’ils ont rédigé, ce serait intéressant de confronter ces cinq personnes prises un peu au hasard, confronter leur conclusions, avec les conclusions de Comité d’éthique, où on fait des prélèvements, un catholique, un musulman, un franc-maçon, et où finalement on arrive à des positions qui sont des dénominateurs communs très peu efficaces, alors que ces personnes qui étaient peut-être d’origines philosophiques, religieuses ou socioprofessionnelles, assez communes sont arrivées à faire un texte assez pointu. La seule critique que j’aurais à faire, c’est à propos d’une question que l’un des spécialistes a abordée, c’est Madame Dorange qui a apporté la question, vous avez dit dans votre texte, on ne peut pas ne pas continuer l’expérimentation animale. Moi, j’ai beau aimer les animaux, beaucoup et avoir beaucoup réfléchi sur le statut et être partisan d’une grande considération pour eux, parce que je pense que ce sont des êtres vivants et sensibles, qu’il y va dans leur être de notre être, je ne peux pas me ranger sur des positions radicalement hostiles à l’expérimentation animale, précisément parce que sans faire de l’anthropocentrisme forcené, sans faire du narcissisme humain forcené, il est bien évident que certaines maladies atroces n’étant guérissables, que par le détour de l’expérimentation animale, on ne peut pas être comme ça contre mais je trouve que vous n’avez pas été assez loin, dans votre affirmation de la nécessité de continuer l’expérimentation animale et dans le fait que vous avez ajouté à cela qu’il fallait respecter les animaux, c’est scinder, d’une part il faut continuer, on ne peut pas, ne pas continuer, d’autre part il faut respecter. On a une sorte de nécessité à continuer le travail, de l’autre côté une obligation de respect envers l’animal. Vous n’avez pas suffisamment été loin dans la manière de concilier cette continuation de l’expérimentation et le respect de l’animal, en un sens si, parce que vous avez parlé de la législation et un des spécialistes est revenu sur cette question, de façon très intéressante à la fois le principe du comité d’éthique, et le principe du corps d’état, juste une parenthèse, quand c’est des gens de maison Alfort qui contrôle des gens de maison Alfort, je trouve que le contrôle est un... Bon....

Ne croyez pas ça, rien n’est plus dangereux et plus sévère que la parité comme moyen , vous connaissez le principe de la concurrence, dans votre domaine aussi...

En tous cas, Je trouve que vous auriez pu, vous les citoyens, aller un peu plus loin sur la conciliation du respect animal et de l’expérimentation.

Élisabeth de Fontenay : La liberté du chercheur est quelque chose, je ne vais pas dire sacrée, mais fondamentale, mais en même temps le contrôle démocratique, est fondamental aussi. C’est vers ça qu’il faut aller, concilier la liberté du chercheur et le contrôle démocratique. Un contrôle démocratique suffisamment informé et suffisamment sensible à la question, de la considération animale. Je suis très contente d’avoir entendu, faire le procès, des cosmétiques et des recherches, des expérimentations animales cruelles, ayant pour seul but, la recherche dans les cosmétiques. A Montpellier sur ces questions-là, sur l’expérimentation animale, il y des chercheurs qui ont avoué qu’on sacrifiait beaucoup d’animaux pour rien. Maintenant je reviens à la première partie de ce matin que j’ai trouvé passionnante et je voudrais poser une première question, qui s’adresse à la fois aux spécialistes qui sont ici et à ceux de ce matin : Est-ce que vous pensez, ou est-ce que vous ne pensez pas, qu’il y a une différence qualitative, une différence fondamentale, entre l’expérimentation animale classique et tout ce qui touche à la transgénèse ? On ne peut pas poser les mêmes problèmes. On ne peut pas interroger les pratiques, avec les mêmes concepts, quand il s’agit de l’expérimentation animale classique et de la transgenèse. Second type de question, de réflexion que je voudrais faire, ce sont les réflexions en amont, il me semble qu’une confusion a peut-être été faite entre éthique et religion. Quelqu’un a parlé des éthiques, les éthiques, c’est pas possible, on est dans une recherche de l’éthique, on tâche de trouver un principe d’éthique qui soit commun, universalisable, la recherche d’un principe éthique, c’est ça. Est-ce qu’on peut trouver ça ? En tout cas il y a une visée universaliste de l’éthique, alors que les religions sont particulières, je sais bien que le catholicisme se veut religion universelle. Catholos veut dire universel en grec, mais les religions sont particulières et ont des solutions à des problèmes qui ne sont pas généralisables. Je m’adresse tout particulièrement à Monsieur le Recteur Boubakeur, dont les propos m’ont intéressés profondément d’abord, moi qui ne suis pas du tout religieuse et qui suis tout à fait athée. Je sais par ma pratique philosophique, qu’il y a un statut de l’animal dans l’Islam et le judaïsme qui est quelque chose ! J’ai consacré dans mon livre plusieurs chapitres à cette question du sacrifice, qui fait de l’animal un élément dans une triangularité : les hommes, Dieu, et les animaux. Je suis obligée de reconnaître que ces religions parlent de l’animal de façon très interpellante, alors que la philoso-phie ne le fait pas, ne l’a pas fait tout au long de son histoire, et que la science refuse de le faire mais en même temps quand je vous entends parler de la création, je suis une Darwinienne invétérée, obstinée, la genèse est un récit magnifique, plein d’enseignement, c’est une vraie question, ça, on en parlait hier, si on est créationniste, la transgénèse est une abomination, puisqu’on fait sauter les barrières mais Bernard, là je pense que tu m’attends au tournant : Est-ce que si on n’est pas religieux, si on ne croit pas à la création, est-ce que la transgenèse reste ou ne reste pas quelque chose d’abominable ? Je pose la question, je ne peux pas y répondre. Quand j’ai parlé d’exception dans le christianisme, je ne prononce pas le nom de Saint François d’Assise qui n’a jamais écrit spécialement sur les animaux, le cantique des créatures ne parle pas des animaux, on a raconté des histoires pieuses sur lui, sur les animaux, mais je pense à Albert Schweitzer, mais je pense surtout à un théologien, qui s’appelle Eugène Drevermann qui a écrit un beau livre sur les animaux. Je fais un constat, je ne parle plus que des xénogreffes, je parle d’affect, le premier affect que je ressens, quand je dis je, je dis je, en tant que philosophe, qui a la pratique philosophique qui est la mienne, c’est que quand il y a une greffe, d’homme à homme, je ne sais pas si elles peuvent se faire d’homme à femme ou femme à homme ? Oui ? Vous savez que le grand problème du Centaure c’est quel coeur faut-il au Centaure, pour avoir la capacité d’animer ce corps de cheval. Il y a quelque chose de sublime dans cette continuité de communauté d’un individu à un individu même si l’un des individus est mort. Mais il y a aussi des greffes de vivant à vivant, moi j’ai une maladie, on aurait pu me sauver plus jeune par une greffe de moelle. La greffe est une sorte de continuant, entre deux individus, qui est quelque chose de complètement bouleversant, parce que ça fait éclater cette clôture de l’individuation qui est une souffrance pour nous, cette souffrance dans laquelle nous échappons dans l’amour physique, pas seulement physique, la xénogreffe est quelque chose qui me bouleverse parce que ça marque une continuité, une communauté de vivant à vivant par delà l’énorme barrière spécifique dont on fait si grand cas, entre l’homme et les primates. Puisqu’on parle qu’un jour on peut greffer les coeurs, je vous assure que j’aurai reçu une greffe de coeur de porc avec une joie immense. Parce que j’aurai dans mon corps, par le travail des hommes, marquer cette espèce de continuité qu’il y a entre les vivants. Deuxièmement, toujours pour ces questions de xénogreffes, étant bien entendu qu’il n’y a pas de consentement libre et éclairé de l’animal. Second constat, ce qui me plaît dans la xénogreffe, c’est qu’on pourrait laisser les morts tranquilles, on peut comprendre qu’il y ait une sorte de recul devant, vous n’avez qu’à aller voir le film d’Aldomovar “Tout sur ma mère”, le personnage de la femme, dont le fils est mort dans un accident est inoubliable. Il y a dans le fait d’utiliser un cadavre, comme un matériau qu’on débite, quelque chose d’atroce, et qui offense le symbolique, notre attachement au symbolique. J’ai entendu un jour, un de mes collègues de Paris 1 qui est un grand philosophe de la biologie dire que les cimetières, ça allait être fini, on recyclera entièrement les cadavres. Il était dans un état de contentement en disant cela, il sautait, il bondissait, comme un cabri. Je trouve ça, terrible. Le rapport aux morts, le rapport aux cadavres, toutes les cérémonies font partie de l’humanité dans toutes les cultures, c’est une manière de relier les morts aux vivants, de signifier que le mort fait encore partie de l’humanité, comme Auguste Comte disait l’humanité est composée de plus de morts que de vivants. Il y a une question que je voudrais poser, on a parlé que du porc, un livre remarquable d’une ethnologue Denise Fabre-Vass, “La bête singulière”, sur le rapport au porc en Occident, ce qu’il faut voir, c’est comment le porc a été un animal mythique dans notre occident chrétien et comment l’antisémitisme et l’anti-judaïsme féroce de nos campagnes s’est fixé sur le porc puisqu’on accusé les juifs de coucher avec des truies. On disait que les enfants roux étaient des rejetons de ces accouplements monstrueux et on traitait communément les juifs de porc. Or dit Denise Fabre-Vass, c’est unique dans l’histoire des civilisations et des cultures que l’on désigne péjorativement un peuple par l’aliment qu’il s’interdit. Il y a une charge fantasmatique, et dès l’Antiquité, dès Plutarque, cette question du porc, que ce soit l’animal le plus facile à être humanisé, transgénisé me semble être quelque chose à analyser. Je voudrai que les humanisateurs d’animaux nous disent les conditions d’élevage de ces animaux .





Mis à jour le 06 février 2008 à 14:33