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Stratégie et perspectives pour les énergies de la mer

Quelques tendances avant la remise du rapport des groupes de travail perspective sur les énergies de la mer.
Jean-Yves Perrot, PDG Ifremer.

Biographie :

PERROT Jean-Yves

Compte rendu :

Voir la vidéo de Jean-Yves Perrot

Transcription :

19 octobre 2007 Table ronde 5


Discours de Jean-Yves Perrot

Bonjour à tous,

S’il y a bien un lieu en France où parler des énergies de la mer s’impose naturellement, c’est la Bretagne. La Bretagne a une tradition pionnière dans ce domaine – il suffit de citer l’usine marémotrice de la Rance qui a plus de quarante ans – et elle est en train de renouer, et je pense que cette séance y contribue, avec cette vocation pionnière, et notamment d’ailleurs sous l’impulsion du Conseil régional de Bretagne, je peux le dire en tant que Président d’un établissement public national, dont la dimension maritime est toujours présente. On aimerait, de ce point de vue, que de temps en temps la Bretagne fasse un peu école.
Je voudrais d’abord rappeler qu’il n’entre pas dans la vocation d’un établissement public national de recherche d’élaborer la politique énergétique du pays. C’est le rôle du législateur, il y a une loi d’orientation sur l’énergie et nous devons nous inscrire les uns et les autres, et en particulier les acteurs publics dans ce cadre. En revanche, nous devons aussi regarder autour de nous. Et quand nous regardons autour de nous, qu’est-ce que nous observons ?

Nous observons d’abord comme tout le monde, que nous sommes entrés dans une phase de raréfaction tendancielle, peut-être de pénurie demain, des énergies fossiles traditionnelles. D’autre part, nous constatons un renchérissement structurel du coût de ces énergies. On constate aussi qu’il y a un jeu d’acteurs à l’échelle du monde et qu’un certain nombre de pays, notamment européens et proches de la France, s’engagent résolument, chacun à leur manière, dans des politiques en faveur des énergies renouvelables d’origine marine. On peut citer bien sûr le cas de la Grande-Bretagne, avec des initiatives notamment au sud de l’Irlande, des initiatives au large de l’Ecosse, des initiatives au large du Portugal, des initiatives en Norvège …
La question qui se pose est de savoir si nous n’allons pas bientôt être en présence d’un paradoxe français de plus. La France a tous les atouts pour développer une stratégie et une politique en faveur des énergies renouvelables d’origine marine. Elle a des atouts naturels, des sites, des côtes, une Zone Economique Exclusive qui, comme chacun le sait, est la deuxième du monde : 11 millions de km2 aujourd’hui, 12 millions de km2 demain, lorsqu’un programme qui est en cours aux Nations Unies et dont l’Ifremer assure, pour le compte du Secrétariat Général de la Mer, le secrétariat exécutif, sera achevé à l’horizon d’un ou deux ans.

La France a un potentiel technologique et d’innovation considérable. Il y a beaucoup d’acteurs, en Bretagne notamment, des petites entreprises, mais aussi des centres de recherche, des universités, des écoles – à Nantes l’Ecole Centrale, je ne vais pas ouvrir le débat pour savoir si on peut compter Nantes au côté des compétences bretonnes – donc un foisonnement de jeu d’acteurs qui aujourd’hui est là, mais qui attend au fond une stratégie nationale. Il n’y a pas à ce jour, je crois qu’on peut le dire, de stratégie nationale en faveur des énergies renouvelables d’origine marine et on ne peut que le regretter.

Le rôle de l’Ifremer

Alors nous, modestes acteurs du monde de la recherche, quel peut être là-dedans notre vocation ? L’Ifremer a une histoire avec les énergies renouvelables d’origine marine, une histoire assez riche – certains des acteurs de cette aventure sont dans cette salle, ils sont du centre Ifremer de Brest, à Plouzané, à quelques encablures d’ici – une histoire technologique assez forte, avec par exemple la question de l’Energie Thermique des Mers, traitée hier.

Peut-être était-ce trop tôt, peut-être les conditions générales à l’époque n’étaient pas suffisamment mûres, ni du point de vue des technologies, ni du point de vue socio-économique, tout cela n’a pas vraiment prospéré. Donc, l’Ifremer s’est installé dans une posture, dans une position de veille stratégique qui est d’ailleurs une des positions possibles pour un établissement public sur tout sujet : on ne peut pas tout faire, et notamment quand on a en charge la mer, on ne peut pas tout prendre.

C’est un des problèmes permanents d’un établissement comme le nôtre, qui est de précisément discerner ce qu’il doit prendre, ce qu’il doit laisser à d’autres et ce sur quoi il doit se mettre en veille. L’Ifremer a une veille stratégique depuis de longues années sur ces questions d’énergies renouvelables d’origine marine, qui s’exerce justement ici même à Brest. Cela veut dire que nous avons des spécialistes, peu nombreux mais qui sont capables en temps réel de nous donner de façon documentée l’état de l’art à l’échelle du monde : qu’est-ce qui se passe d’intéressant, qu’est-ce qui se passe d’utile, qu’est-ce qui se passe de prometteur à l’échelle du monde ? Voilà la position qui est à présent celle de l’Ifremer.

Un exercice de prospective de l’Ifremer

La question qui se pose, et c’est la raison pour laquelle j’ai souhaité lancer une prospective assez ouverte sur ce sujet, c’est de savoir si cette position, cette posture, convient encore aujourd’hui ou s’il ne convient pas, au contraire, de la faire évoluer. Pour le savoir, nous ne pouvons pas raisonner de manière fermée, nous devons nous ouvrir sur notre environnement et nous devons associer à notre réflexion tous ceux qui ont quelque chose d’utile à dire sur ce sujet. C’est la raison pour laquelle nous avons engagé – Michel Paillard, qui est ici, en est un des acteurs – une prospective il y a quelques mois, avec l’appui du cabinet Futuribles, ouverte à tous les acteurs institutionnels, européens, nationaux, le Ministère de l’Industrie, le Ministère de l’Economie, le Ministère de l’Ecologie, l’Ademe, industriels, avec le monde de l’offshore, avec les pétroliers, avec un certain nombre de spécialistes et nous sommes en train d’essayer de répondre, dans le cadre de cette prospective, à trois questions.
La première question, c’est à quelles conditions socio-économiques les énergies renouvelables d’origine marine peuvent-elles trouver sens et pertinence ? Il ne s’agit bien évidemment pas pour nous de refaire à nous seuls, dans un groupe comme celui-ci, les scénarii d’évolution de l’énergie à l’échelle du monde sur les trente années qui viennent. Et par conséquent, nous avons recours sur ce point aux travaux les meilleurs disponibles, c’est-à-dire par exemple les travaux de l’Agence Internationale de l’Energie. Il y a beaucoup de paramètres à considérer, des paramètres géopolitiques, des paramètres physiques, des paramètres financiers et il faut être capable de répondre à cette première question : à quelles conditions socio-économiques les énergies renouvelables d’origine marine peuvent-elles être rentables, en tout cas intéressantes ? Y compris en intégrant dans la réponse à cette question les éléments d’appui économique, d’appui fiscal, voire d’appui budgétaire que les pouvoirs publics peuvent donner ou non à ces politiques.

À cet égard, deux références.

La première, c’est le tarif de rachat de l’électricité d’origine marine – vous savez qu’un décret a été pris il y a quelques mois en France à ce sujet :

15 centimes du kWh, à titre de référence 22 centimes du kWh en Grande-Bretagne,

25 centimes du kWh au Portugal.

Deuxième référence, il y a quelque temps, nous étions en 2006 un certain nombre dans un colloque au Havre sur ce sujet des énergies renouvelables d’origine marine. Nous avons vu que les anglo-saxons sont mobilisés et ils le sont à leur manière c’est-à-dire avec un cadre qui a été créé par l’Etat, qui se fonde sur des partenariats public-privé, qui se fondent sur un dispositif fiscal, économique, incitatif et qui marque donc une volonté qu’on peut comprendre évidemment dans le contexte britannique avec l’épuisement annoncé progressif de la ressource pétrolière de la mer du Nord.

La deuxième question à laquelle cet exercice de prospective que nous avons lancé va essayer de répondre, c’est : que peut-on dire de l’état de l’art des différentes techniques aujourd’hui disponibles ? Vous les avez, je crois, examinées hier : l’énergie des vagues, l’énergie de la houle, les hydroliennes, la biomasse algale. Autant d’éléments très différents du point de vue du degré de recul dont on peut disposer par rapport à leur mise en œuvre, mais il faut être capable de discerner là-dedans quelles sont les pistes les plus fécondes. Sachant qu’il n’y a probablement pas de réponse unique et que tout sera fonction notamment des contextes géographiques. Il est clair que sur des sujets comme celui-ci, on est plus sur des stratégies de niche, sur des stratégies de complément que sur des stratégies massives. Par conséquent, il serait tout à fait abusif d’imaginer qu’il faut sélectionner une voie unique. Il faut au contraire certainement être capable de conjuguer une forme de pluralité technologique, encore faut-il discerner les bonnes pistes de celles qui le sont moins.

Enfin, la troisième question à laquelle nous sommes en train d’essayer de répondre, c’est quel sera l’impact de ces différentes technologiques, à supposer qu’on les retienne, sur le milieu marin, dont nous sommes d’une certaine façon, nous aussi à l’Ifremer, un peu les gardiens.

J’évoquais en commençant l’usine marémotrice de la Rance, qui continue à fonctionner, mais dont chacun sait aujourd’hui qu’elle n’aurait pas été construite telle qu’elle est puisqu’elle a eu un impact sur les écosystèmes locaux du point de vue de l’envasement et du point de vue de la faune piscicole. Il est donc très important, quand il s’agit de la mer – qui est un milieu fragile, sensible, qui est un milieu où peut-être demain se réfugieront les vraies sources de vie, comme si l’humanité renouait avec le pacte originel qui la lie à la mer – de veiller à ce que les technologies qui seraient susceptibles d’être mises en œuvre ne portent pas atteinte à la qualité du milieu marin, à la qualité du milieu naturel.

Voilà donc les trois questions que nous sommes en train d’éclairer.
J’espère que nous aurons un rapport qui nous donnera des éléments de réponse avant la fin de cette année. Je dois dire que plus cette étude avance, plus je me convaincs de l’opportunité et de la nécessité qu’il y avait à la lancer.

Le Grenelle de l’Environnement

On a évoqué tout à l’heure le Grenelle de l’Environnement, qui est un exercice intéressant, dont chacun s’accorde à reconnaître en particulier qu’il a permis à des partenaires, qui, dans le meilleur des cas, la plupart du temps, s’ignoraient, de découvrir qu’ils pouvaient travailler ensemble sans que personne n’y perde son âme, que chacun était porteur d’une part de vérité, que de l’échange, comme toujours, pouvait naître une forme de progrès.

Mais malheureusement, force est de constater aujourd’hui que le Grenelle est peu marin. Très peu marin, parce que les Organisations Non Gouvernementales, qui ont été un des principaux moteurs, sont elles-mêmes très peu marines. Elles sont fondamentalement – c’est très important et il ne faut surtout pas le négliger, d’autant qu’il y a des parallèles intéressants à faire, comme vous l’avez tout à l’heure suggéré, Monsieur Le Fur – agricoles, forestières, urbaines, tournées vers le transport et très peu tournées vers la mer. J’ai été très frappé en regardant les documents que produisent la plupart de ces Organisations Non Gouvernementales, par la très faible part consacrée à tout ce qui relève du domaine marin. Quelques lignes dans le meilleur des cas, comme ajoutées au dernier moment pour éviter d’avoir oublié quand même les 2/3 de la planète.

Il y a des choses qui se passent dès aujourd’hui. Par exemple, vous avez cité l’outre-mer, et quand on parle de la mer, il faut toujours penser à l’outre-mer, même en Bretagne – et surtout en Bretagne, parce que l’outre-mer a partie liée historiquement avec la Bretagne.

Vous avez parlé de la Guadeloupe, de la Martinique, on pourrait aussi parler de la Réunion et de la Polynésie française. En Polynésie française, il y a depuis un moment une résurgence et elle est assez naturelle, puisqu’elle est liée aux caractéristiques mêmes du milieu et notamment au gradient de température, très particulier dans cette zone du monde du thème de l’énergie thermique des mers. L’Energie Thermique des Mers fonctionne déjà pour fabriquer du conditionnement d’air, de la climatisation dans un hôtel à Bora Bora, et un projet plus ambitieux est en train d’être étudié qui pourrait, demain, alimenter en énergie l’hôpital qui portera le nom de Jacques Chirac à Papeete, hôpital qui, pour des raisons locales, a tardé à se développer.
Alors, nous aurons, nous, l’Ifremer, une question par rapport à tout cela, qui sera celle de notre positionnement. Certains voudraient – peu nombreux en vérité – imaginer que l’Ifremer devienne, comme il a tenté de l’être dans un autre contexte, un opérateur direct de production des énergies renouvelables d’origine marine. Ce n’est pas du tout la vision qui est la mienne, je pense qu’entre la veille et ce basculement radical, il y a la place pour des choses beaucoup plus adaptées à la réalité de ce que nous sommes et à la réalité des jeux d’acteurs. Il y a des opérateurs économiques, il faut les laisser faire leur métier. En revanche, nous, nous pouvons être par exemple en assistance à maîtrise d’ouvrage pour aider les collectivités territoriales qui, on l’a vu avec l’exposé qui précédait, sont des acteurs importants désormais, à définir et à centrer leur besoin, à aussi bien cerner les conditions d’accompagnement de ce genre de projet. On a parlé tout à l’heure de Gestion Intégrée des Zones Côtières, dont l’Ifremer est un des acteurs au terme même du contrat de plan, du contrat d’objectif qui le lie avec l’Etat. Il est clair qu’il y a une implication possible de la GIZC dans ce domaine, les conflits d’usage, les concurrences, les compétitions sur l’espace marin. Il y a nécessité en tout cas de faire coexister sur cet espace les activités traditionnelles, comme la pêche, et les sources d’énergies renouvelables qui peuvent, pour certaines de leurs infrastructures, avoir des conséquences sur l’exercice de ces activités traditionnelles. Voilà typiquement des sujets sur lesquels l’Ifremer a vocation à se positionner.

Trois missions à l’Ifremer

Et j’ajoute un dernier élément : nous avons trois missions à l’Ifremer.

Nous devons faire progresser la connaissance de tout ce qui concerne la mer, y compris dans le domaine des énergies.

Nous avons des missions d’expertise, c’est exactement le sens des références que je viens de citer. Nous avons une troisième mission, qui est d’être en appui à l’économie maritime de notre pays, et je pense que dans le cadre des pôles de compétitivité, et notamment dans le cadre du pôle de compétitivité mer, il y a la place pour un travail en commun avec des entreprises, on pourrait en citer plusieurs en Bretagne, qui sont très impliquées dans ce projet.

Donc, je crois que nous avons une politique d’avenir, une capacité française absolument réelle à avancer et qu’il faut que nous sortions de ce paradoxe français qui risquerait de nous faire rater cette aventure et de voir, paradoxalement, des pays apparemment moins bien dotés que le nôtre, l’épouser et y réussir. C’est en tout cas dans cet esprit que nous avons, nous, lancé ce travail de prospective et que dans les semaines qui viennent, nous le délivrerons à nos autorités de tutelle et naturellement, également au débat public, puisque aujourd’hui, il faut que le débat public s’empare de ces sujets.




Mis à jour le 07 janvier 2008 à 10:46