logo entretiens Energies de la mer bandeau entretiens Science et Ethique

Veilles internationales
Informations du 06/07/2020

Energies de la mer
www.energiesdelamer.eu

Michèle Rubirola devient la première femme maire de Marseille


B R È V E S


Galerie de photos
Consultez notre galerie photo des entretiens

Une photo de mer tous les lundis?
Nautilus Magazine vous propose de recevoir gratuitement chaque semaine une photo de mer. Cliquez ici pour vous inscrire.


2006 : La biodiversité du littoral > TR1 : La biodiversité des habitats littoraux, histoire et évolution >  L'approche culturelle de la préservation de la biodiversité selon les pays

L'approche culturelle de la préservation de la biodiversité selon les pays

Jacques Ivanoff, Ethnologue, membre de la formation CNRS/ Muséum National d’Histoire Naturelle « Techniques et culture - anthropologie maritime », spécialiste des populations maritimes de la Thaïlande péninsulaire, de la Malaisie et du Sud de la Birmanie, chercheur au CNRS.

Biographie :

IVANOFF Jacques

Compte rendu :

Voir la vidéo de Jacques Ivanoff


Transcription :

13 octobre 2006 TR1


Discours de Jacques Ivanoff


Aliette Geistdoerfer a présenté le système général dans lequel s’inscrit la réflexion, je vais plutôt me pencher sur l’aspect moral, puisque je suis à l’autre bout de la chaîne, je travaille en Thaïlande – Birmanie.

Les réflexions que j’entends ici sont très – ce que l’on appelle chez nous – ethnocentrique. On ne tient absolument pas compte de l’impact des décisions, des travaux, des modes de transmission du savoir dans les pays qui sont les plus concernés par la sauvegarde de la biodiversité. Il y deux impacts que je vais définir.

Le premier, c’est l’histoire des parcs marins que l’on a imposé pour des raisons touristiques à la Thaïlande qui est devenu, comme vous le savez, un pays ultra-touristique. On a mis des parcs marins, donc on a fait des enquêtes, on a appelé les biologistes, toutes sortes de spécialistes, il y a eu des inventaires, des travaux tout à fait excellents d’ailleurs, il n’y a rien à dire là-dessus. Ceci dit, quand je suis arrivé en 1981 et que j’ai rencontré ces scientifiques distingués, aussi bien occidentaux qu’asiatiques, il n’était fait mention nulle part, dans aucun rapport, dans aucun des livres, des gens qui vivaient là-bas, c’est-à-dire les nomades marins que j’étudiais déjà depuis de nombreuses années, qui naviguaient et qui vivaient dans cet environnement marin. Donc je suis arrivé tout de suite comme un perturbateur. Je leur ai demandé ce qu’ils allaient faire dans ces parcs marins et qu’allaient devenir ces Moken. On parle de quelques milliers d’individus, c’est-à-dire que ce n’est pas un problème, même si ce sont des prédateurs – on peut les appeler comme vous voulez – ce ne sont pas eux qui détruiront le milieu ou la biodiversité. Pourtant, ils posaient problème. Je me suis donc dit que le problème était ailleurs : économique d’abord, politique ensuite. On a voulu supprimer les différences pour mieux dominer une soi-disant biodiversité qu’on avait bien analysé là-bas, comme une succession d’inventaires à l’intérieur de certains écosystèmes. Quand les parcs marins sont venus, on s’est posé la question de ce qu’on allait faire de ces nomades. Si vous sédentarisez un nomade, forcément la pression sera plus forte sur la biodiversité locale. Soit vous le laissez nomadiser, mais, dans ce cas, ce n’est pas bon, vous ne le contrôlez pas et vous ne contrôlez surtout pas l’accès qu’il a aux ressources présentes, les tortues, les œufs de tortues, les nids d’hirondelles, c’est-à-dire des ressources avec une forte valeur économique or l’objectif est de récupérer ce marché. J’en veux pour preuve qu’en cinq ans, une fois que tous les inventaires étaient faits avant l’établissement des parcs marins au début des années 80, on savait exactement où était quoi et les Moken ont été dépossédé de tout l’accès aux ressources économiquement valables.
Donc première chose, qu’est-ce qu’on fait des gens qui habitent dans ces paradis de la biodiversité ? Les scientifiques ne se sont pas occupés du tout de cette responsabilité morale.
Deuxièmement, une phase qui m’a un peu choqué est la notion d’esthétisme qui est terrifiante parce que ce que nous considérons comme beau n’est pas forcément beau là-bas et surtout, parfois sans intérêt. Vous l’avez très bien dit : cela peut être très riche en biodiversité et moche. Donc un nomade sait très bien gérer la biodiversité, le renouvellement des espèces, il le gère depuis des générations. Et tout d’un coup, est arrivé un modèle : qu’est-ce qui est beau et qu’est-ce qui n’est pas beau : un récif corallien, c’est beau, une forêt vierge, c’est beau, une mangrove, ce n’est pas beau… et vous déclinez à l’infini les modèles que l’on va imposer à ces parcs marins. Les gens qui vivent ça depuis des générations, dont on aurait pu profiter du savoir, parce qu’on a fait répéter ce que les Moken disaient, je pense au circuit migratoire des abeilles, du miel, des poissons. 50 000 choses qui auraient pu être valorisées de leur culture traditionnelle, auraient pu être utilisées tout à fait à bon escient. On aurait pu les intégrer dans les parcs marins, mais on les a rejetées. Il y a eu deux politiques : la première a été de sédentariser de force, par la destruction des bateaux, du matériel de production … Evidemment, au bout de deux ans, ça a créé une catastrophe car la pression sur le milieu marin a été très forte. Et on s’est rendu compte que pour survivre, puisque les gens ne nomadisaient plus, ils n’exploitaient plus les ressources comme il fallait, de manière traditionnelle et la charge était trop forte. Il y a donc eu effectivement des destructions de coraux. Ils ne pouvaient pas les renomadiser, ni les sédentariser dans les parcs marins : le résultat est qu’ils avaient des clochards dans les ports. Voilà par un exemple, un premier effet de ces analyses et de cette volonté de conservation d’une biodiversité, si on ne réfléchit pas aux intérêts qu’il y a derrière.

Le deuxième exemple est forcément l’histoire du Tsunami. Quand je suis arrivée en Thaïlande, je me suis confronté à l’imposition d’un modèle vraiment moral : la biodiversité était devenue le modèle de référence. Tous les gens qu’on a mobilisé pour étudier cette biodiversité, la sauvegarder… en fait, n’étaient que des agents touristiques du gouvernement. Il ne faut pas être naïf. On a utilisé ces travaux et ces recherches sur l’impact qu’a eu le tsunami su la biodiversité à des fins touristiques. On a essayé de vider les gens du littoral en leur disant que c’était dangereux. Parc contre, ils n’ont quand même pas pu aller jusqu’au bout de leur logique et les habitants du littoral se sont défendus et sont restés. Il y a eu des conflits très violents pour la reconstruction, et notamment sur la gestion du patrimoine d’une biodiversité. Et on s’est rendu compte qu’il y en avait deux. Il y avait celle imposée par les scientifiques locaux et par les ONG qui avaient défini certaines normes de préservation sans jamais s’intéresser aux savoirs locaux et à la manière dont les gens géraient depuis des générations leurs propres ressources. On était donc dans un exemple tout à fait criant. C’était une île avec 1000 habitants, les ressources étaient les crabes, poissons, miel ; il y avait trois villages qui se répartissaient les ressources de manière tout à fait équilibrée. S’il y avait, à un moment ou à un autre, une ressource déficitaire pour x raisons, ils s’organisaient : on allait plus pêcher dans le village 3. Ca faisait exactement 150 ans que le système fonctionnait pour le bénéfice d’une biodiversité adulée par tous les gens. Le tsunami est arrivé avec ses dollars et son argent, donc on a créé à ce moment-là des réserves de toutes pièces. On a enseigné aux populations qui géraient leur biodiversité depuis des générations, ce qu’était la bonne biodiversité. Le problème est la récupération politique de l’affaire. La biodiversité a été : « qu’est-ce que ça rapporte ? ». On voyait bien que le système traditionnel ne rapportait rien à l’Etat donc il y a eu des projets du genre « musée de la biodiversité », « écotourisme », il fallait donc apprendre aux gens à développer des circuits écotouristiques. Quel est l’intérêt puisque c’était en place. Le résultat final a été que tout a été décrété « réserve naturelle » donc intouchable par les populations. Il y a eu une levée de bouclier des populations là-bas et il a fallu une intervention presque militaire pour gérer le conflit où finalement, on a partagé en essayant d’intégrer les populations dans des processus de décision de ce qui devait être protégé ou non. Et ça ne fonctionne pas. Ce sont des gens extérieurs qui sont venus décider quelles étaient les espèces à protéger, quelles étaient les bonnes pratiques. Prenons l’exemple d’un bateau. Un bateau en bois, on coupe le bois, ce n’est pas bien. Vous avez beau dire que ça fait quand même 150 ans qu’ils coupent du bois et qu’il est renouvelé, cela ne suffit pas. C’est donc un problème tout à fait idéologique, ce n’est même pas un problème scientifique. Alors il y a les bateaux en fibres de verre, mais ça ne va pas dans la mangrove. Le bateau doit s’adapter, il va une fois en mer, une fois dans la mangrove, il se transforme, il n’est pas fixe. Le résultat est qu’on a des bateaux en fibres de verre qui sont lestés avec des pierres, découpés avec des espèces de mixtures… Parce que les gens se débrouillent avec le système qu’on leur donne. Mais ce qui est dramatique, c’est qu’au final, il y avait deux réserves. Celle imposée, et celle que les locaux eux-mêmes avaient décidé de protéger parce qu’ils avaient des questions sur la biodiversité après le tsunami, comme de nouvelles espèces de poissons qui sont apparues, on ne sait ni d’où ni pourquoi. On a beau demander aux scientifiques ce que c’est, cela n’a aucun intérêt. On a essayé d’inculquer aux gens qu’il fallait préserver la mangrove parce qu’elle protège du tsunami, mais ce n’est pas vrai. Moi ce que j’ai vu, c’est une idéologie tout à fait occidentale, moralisatrice, qui a essayé d’effacer toutes les différences locales au nom du respect d’un bien commun. Le bien est commun donc la responsabilité est commune. Au nom de cette responsabilité commune d’un environnement, on – les occidentaux – s’est donné le droit de dire ce qui est bien et ce qui ne l’est pas. Pour vaincre les résistances culturelles parce qu’il y en a toujours, il a bien fallu inventer des outils idéologiques et avec le concept de biodiversité, de développement durable, celui de communauté. La communauté est un agrégat d’individus sur un modèle américain qui nie les différences culturelles, ethniques, raciales, et tous les gens là-bas parlaient donc de communauté. La communauté x était responsable de la biodiversité dans une espèce y. Ces communautés ont donc été formées de toutes pièces, selon des critères évalués par des ONG par souci de rentabilité.

Je m’arrête là sur ce problème de morale.






Mis à jour le 18 janvier 2008 à 15:28