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2006 : La biodiversité du littoral > TR 2 : Outils et modèles de recherche pour étudier les écosystèmes >  L'oiseau comme figure emblématique de la biodiversité

L'oiseau comme figure emblématique de la biodiversité

Christophe Blanchard, Journaliste à Sciences Ouest, il est doctorant à l’Université de Bretagne Occidentale. Spécialiste du rapport homme-animal, il rédige actuellement une thèse d’ethnologie
Christophe Blanchard & David Floch, Enseignant d’histoire-géographie-éducation civique et travaille sur les dynamiques d’élaboration, de diffusion et de réception de la littérature arthurienne dans l’occident médiéval des XIIème et XIIIème siècles

Biographies :

BLANCHARD Christophe, FLOCH David

Compte rendu :

Voir la vidéo de Christophe Blanchard & David Floch


Transcription :

13 octobre 2006 TR2


Discours de Christophe Blanchard & David Floch



L’oiseau dans la marée noire : un symbole de la biodiversité martyrisée

Le réaménagement du waterfront du port de commerce de Brest, le long de l’axe routier menant à Océanopolis -lieu de la biodiversité par excellence !- est un exemple frappant de la transformation d’un espace anciennement dévolu à la pollution industrielle en un espace symboliquement réapproprié, où les oiseaux marins tiennent désormais une place discrète mais certaine. Les noms des rond-points jouxtant les nouveaux bureaux installés sur le port sont, en ce sens, forts éloquents : foulques, fous-de-bassans et autres macareux confèrent ainsi un petit côté iodé à cet « écrin des cadres ». Force est donc de constater que l’oiseau est devenu, au fil du temps, un raccourci symbolique de la biodiversité marine, qui permet à la société de condamner certaines catastrophes dont elle est victime : les marées noires de ces dernières années en sont un parfait exemple, notamment celle de l’Amoco Cadiz qui demeure dans la conscience collective bretonne comme la plus traumatisante d’entre-elles.

I. L’oiseau mazouté, victime innocente de la folie des hommes ?

Quand on se penche sur la genèse des pollutions marines, il est intéressant de constater combien la date du 16 mars 1978, catastrophe de l’Amoco Cadiz, aura été une date charnière dans la prise de conscience collective des ravages provoquées par celles-ci.
En faisant après un rapide écrémage archivistique, on remarque qu’à partir de cette date, l’oiseau va devenir le symbole d’un ras le bol généralisé. Depuis, à chaque marée noire frappant le littoral de l’Hexagone, c’est cet oiseau pris au piège dans les glus noires des navires éventrés que les médias mettent en évidence.
Pourtant, cette utilisation systématique de l’oiseau ne va pas forcément de soi et interroge le chercheur en sciences sociales.

Diapositive n°3. Comment décrypter cette image ? Dans un colloque consacré à la biodiversité, on peut dire que l’oiseau mazouté est une image qui entraîne un raccourci paradoxal conduisant à une exclusion totale des autres éléments de la biodiversité littorale.
En effet, qui peut être assez naïf pour croire que les ravages d’une pollution maritime ne peut toucher que quelques milliers d’oiseaux ? En fait, au risque de passer pour provocante, la réponse est : tout le monde. D’ailleurs, c’est justement parce que cette naïveté est une réalité très bien partagée que l’image de l’oiseau est utilisée. Si l’on se penche réellement sur les chiffres exacts des oiseaux victimes de la marée noire de l’Amoco, on constate que leur nombre fut assez faible. Une communication réalisée le 7 juin 1978 par J-Yves Monnat du laboratoire de Zoologie de la faculté des Sciences de Brest rappelait ainsi que le recensement d’oiseaux marins victimes de la pollution, coordonné par la Société pour l’Etude et la Protection de la Nature en Bretagne (SEPBN) dans les jours qui ont immédiatement suivi l’échouage du navire, faisait état de 15 à 20000 oiseaux morts soit : « un taux de mortalité (0,1 oiseau par tonne de pétrole) qui semble être, à ce jour, le plus faible taux jamais enregistré dans la littérature ».
Des victimes en nombre donc (en plus, de quel oiseau parlons-nous ?), mais dans des proportions beaucoup moins importantes qu’on aurait pu le penser (en comparaison, l’Erika a été beaucoup plus meurtrier). Pourtant ces chiffres éludent toutes les autres formes de vie frappées par la marée noire. Etonnant donc, notamment si l’on songe que l’oiseau marin ne peut pas vraiment être considéré comme le véritable pivot de l’équilibre socio-écologique du littoral.

Si les cliniques d’oiseaux mazoutés se sont structurées à partir de cette date, les cliniques de bigorneaux, de poissons ou d’algues n’ont eu aucun écho de la sorte et les mass médias ne s’en sont jamais vraiment intéressés.
Dans son documentaire « Marée Noire-Colère Rouge », le réalisateur René Vautier a lui aussi fait ce constat, en précisant que quelques jours après la Marée Noire de l’Amoco, un marin de Plouguerneau, désespéré par le désastre, s’était jeté dans le port avec sa voiture. Le suicide de cet homme passa totalement inaperçu dans les médias qui préféraient passer en boucle l’image de l’oiseau mazouté agonisant dans son jus noir.

Alors, pourquoi 1978 constitue-t-elle une date charnière et pourquoi l’oiseau devient le porte parole de cette catastrophe écologique ? En fait, c’est un ensemble de paramètres qui se sont joints pour préparer cet état de fait. L’Amoco n’est finalement pas la première catastrophe de ce genre. Le Torrey Canyon , l’Olympic Bravery, le Böhlen, le Gino, le Tanio furent eux-aussi des précédents qui auraient pu frapper l’opinion (et je ne parle même pas de l’enfouissement de déchets chimiques dans les fosses marines dans les années 60 ou les dégazages incessants des navires au large d’Ouessant dont une étude publiée en 1982 indique qu’ils avaient tué plus d’oiseau que les 230000 t. de pétrole de l’Amoco). Pourtant avant l’Amoco, peu de rapports d’experts, peu de retour des médias avec cette mise en scène morbide de l’oiseau agonisant et par conséquent, peu de mobilisations citoyennes.

Voici un autre exemple renforçant ces propos : Pour les Brestois dans la salle, qui se rappelle de la volière du Relecq de Kerhuon, près de la Pyrotechnie St Nicolas ? Pas grand monde je pense. J’ai d’ailleurs eu du mal à retrouver la trace de celle-ci.
A la mairie du Relecq, personne n’a pu me renseigner ! A Bretagne Vivante, personne non plus ! Finalement, j’ai retrouvé un ancien bénévole qui m’a expliqué que cette volière avait été mise en place en 1976, et fonctionnait de concert avec une clinique installée dans le quartier de Kérinou. C’était une structure informelle où furent soignés les oiseaux du Böhlen puis de l’Amoco. Cette clinique vivotait donc, sans émouvoir les riverains quand en 1978, l’Amoco s’échoue. Et là, un changement radical se produit ! Ce bénévole m’expliquait en effet que les dons ont commencé à affluer de partout. Il suffisait de se rendre au salon nautique à Paris avec des badges anti-marées noires pour revenir la musette pleine d’argent !
Puis, cette clinique a été démantelée au profit de structures plus « professionnelles » après 1978 (l’Ile Grande par exemple), disparaissant par là même de la mémoire collective. Aujourd’hui le seul souvenir de cette époque au Relecq Kerhuon est à chercher du côté des noms de rues d’un nouveau quartier de la commune construit à proximité de la pyrotechnie : rue des cormorans, des cygnes, des vanneaux, des colibris, des colverts.

Excluant les autres éléments de la biodiversité, l’oiseau a donc sacralisé l’exaspération populaire et les revendications de toutes sortes. Il est devenu un instrument rhétorique d’un combat antipollution mais aussi identitaire comme nous allons le voir maintenant.

II. La réappropriation symbolique de l’oiseau, comme image dépassant le contexte des catastrophes

Animal éminemment aérien, l’oiseau ne peut que susciter l’empathie si son vol est entravé. Englué dans les nappes noires de la marée noire, il engendre l’angoisse auprès de la population. Son impuissance renvoie en effet à celle des populations littorales, premières victimes de la catastrophe. L’oiseau, symbole de pureté, devient alors le catalyseur du mal être et de la détresse humaine.
Lorsque l’Amoco Cadiz a sombré, la télévision et les médias dans leur ensemble, se sont emparés de cette image avec une délectation qui ne s’est jamais démentie depuis. Il faut dire que le scénario des catastrophes maritimes et de ses conséquences suivent un schéma narratif idéal et facilement identifiable qui peuvent s’exprimer à travers le seul déplacement de l’oiseau : un début (la marée noire, amplement relayée par les médias), des péripéties (les soins des animaux mazoutés, le nettoyage des plages), puis un dénouement marqué par le triomphe du retour à l’ordre naturel (l’envol final de l’oiseau).
Au-delà de la mise en scène de l’ordre naturel, c’est la notion globale de patrimoine elle-même qui est incarnée par cette figure de l’oiseau. Ainsi, l’oiseau victime de la marée noire a été utilisé comme élément d’un discours plus large portant sur l’indépendance bretonne. (Diapositives n°4 et 5)
La Bretagne polluée par les hydrocarbures est en fait celle qui est menacée par les agressions des flux extérieurs (rappelons à ce sujet, la proximité du rail d’Ouessant qui demeure l’une des premières voie du commerce maritime mondial)
Cette mondialisation des échanges menace, non seulement la nature bretonne dans son ensemble, mais aussi la culture et l’identité d’une région qui a retrouvé dans le courant des années 70, une légitimité qu’elle avait longtemps perdu. C’est ce que nous suggèrent les illustrations suivantes :
Diapositive n°6 : Le vol de la mouette sert d’illustration à la couverture du roman autobiographique de JJ Monnier, militant culturel breton. Elle a ici valeur d’allégorie de la liberté et de la notion d’indépendance : la mouette est un élément du discours identitaire de l’auteur.
Diapositive n°7 : La coiffe traditionnelle suggère une correspondance manifeste avec ailes de l’oiseau (lequel n’occupe d’ailleurs plus qu’une place périphérique ici, dans le seul but de faire saisir l’allusion, mais c’est bien la Bretagne qui est au centre de l’image). La Bretagne – via le costume traditionnel de la femme– incarne une région entière frappée par la catastrophe. Le littoral lui-même disparaît et semble même exclu de l’image, preuve qu’au fond, la biodiversité du littoral n’est pas le sujet réel du message.
Diapositive n°8 : Ce document suggère qu’il y a eu une rupture de l’équilibre interne du littoral, à travers ce détour métaphorique aux attaques de requins venus du grand large.
Cet élément « déplacé » menace le macareux, oiseau éminemment breton il va s’en dire !
On retrouve dans cette diapositive, l’idée d’agression par les flux mondiaux au sens très large ; l’allusion aux Dents de la Mer pouvant être interprétée comme une dénonciation d’un impérialisme culturel américain uniformisant, représentant une menace pour les cultures régionales.
L’évocation du requin démontre bien que c’est le discours identitaire breton qui est premier, précédant le discours sur les écosystèmes ou la biodiversité. En effet, le rejet du requin n’est pas justifiable autrement. On n’hésite pas à la remettre à sa place habituelle d’agresseur, alors qu’il n’est, au final, qu’un élément de cette biodiversité marine littorale menacée.

Bien que n’étant pas l’élément le plus représentatif de la biodiversité du littoral, la figure de l’oiseau revêt une dimension éminemment symbolique, notamment lorsqu’elle est associé à un contexte aussi traumatisant qu’une marée noire. Au delà des désordres écologiques évidents, la pollution est aussi révélatrice des déséquilibres internes de la société et des clivages sociaux, culturels et politiques qui touchent celle-ci. Comme nous venons de le voir, l’oiseau est un élément suffisamment fédérateur pour les accentuer encore un peu plus.




Mis à jour le 18 janvier 2008 à 15:44