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2006 : La biodiversité du littoral > TR 2 : Outils et modèles de recherche pour étudier les écosystèmes >  La biodiversité des prés salés

La biodiversité des prés salés

Fernand Verger, Professeur Emérite de l’Ecole Normale Supérieure. Président du Conseil Scientifique du Forum des Marais Atlantiques

Biographie :

VERGER Fernand

Compte rendu :

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Transcription :

13 octobre 2006 TR2


Discours de Fernand Verger


Bonjour,

Je voudrais en effet, vous parlez des prés salés, de leur biodiversité et de la modification de perception sociale que je souhaite à leur égard.
Les prés salés portent des noms divers : on les appelle des « mollières » en Picardie, des « herbus » en baie du Mont Saint-Michel, des « mizottes » dans l’Anse de l’Aiguillon… On a choisi un nom hollandais pour les désigner dans le langage scientifique, ce sont les schorres. Ce sont des milieux à la flore et à la faune très riches et très diversifiées. La végétation est diverse depuis les diatomées jusqu’aux halophytes : spartine, salicorne, obione, fétuque…et qui est extrêmement riche et se répartit en ceintures selon les niveaux de marée et qui présente une production de biomasse qui est parmi les plus élevées du monde. Les prés salés abritent une faune, depuis les chenaux du schorre jusqu’aux étendues plates du haut schorre, assez développée et en particulier des juvéniles de poissons : anchois, mulets et des crustacés fort nombreux et aussi beaucoup de gobies qui contrairement aux autres mènent toute leur existence dans les prés salés et dans les chenaux qui les desservent. Cette productivité exceptionnelle, cette biodiversité, s’accompagnent d’une autre qualité sur laquelle on n’insiste pas assez, c’est la facilité d’exportation de la matière organique. Quand vous avez des végétations intérieures, l’exportation de matière organique n’est pas toujours assurée. Ici, le balancement des marées, le fait que la mer vienne, recouvre le pré salé, puis, au jusant, exporte ces matériaux, est fondamental pour l’alimentation des régions littorales en matière organique. Donc, ça aura une grande conséquence pour la richesse en poissons des zones littorales. Cette biodiversité, cette productivité et cette exportation dépendent largement de la planimétrie, c’est-à-dire de l’étendue sur laquelle la mer pourra s’étendre et pourra repartir. L’idéal, c’est d’avoir une marée qui recouvre des prés salés de plusieurs centaines de mètres de largeur.

Nous avons ici une image qui représente la partie intérieure de la baie de Bourgneuf. Au fond, vous voyez le pont qui réunit l’île de Noirmoutier au continent. Au XVIIIème siècle, il y avait une île de prés salés, enfin un îlot submersible, qu’on appelait «L’île de la Crosnière ». Sous l’influence d’une famille flamande, les Jacobsen, on l’a endiguée en 1767. En 1772, on a érigé cette île en paroisse. On a laissé le chenal qui la séparait du continent parce qu’il avait une importance considérable, il permettait de maintenir les privilèges insulaires au point de vue fiscal à cette paroisse. Donc ce pré salé a été endigué. D’autres conquêtes ont été faites, cette digue a été construite sous le Second Empire. Voilà une région qui avait de très beaux prés salés en 1750 qui ont été endigués (pour la digue de la diapositive, en 1850). Et aujourd’hui, il n’y a toujours pas de pré salé. C’est dire le rôle de stérilisation qu’a l’endiguement du pré salé. Au lieu d’avoir un large pré salé recouvert par la marée, on a maintenant une marée qui s’élève le long de la digue et la partie intertidale, entre la pleine mer et la basse mer, est assez vaste sur l’estran inférieur c’est à dire sur les slikkes (les vasières), mais au contraire, réduite dans sa partie supérieure à une tranche verticale beaucoup plus faible. Il est souhaitable de maintenir en planimétrie une grande zone d’échange.
En Flandre, nous avions, au Moyen Âge des estuaires nombreux avec la pénétration de la mer dans l’estuaire à Calais, à Dunkerque… Mais on a colmaté ces estuaires. Le colmatage naturel y a contribué avec la formation d’un cordon littoral qui s’est solidifié mais qui gardait de nombreuses brèches. Alors on a mis des écluses, on a consolidé le cordon littoral lorsque l’érosion tendait à le réduire. Et aujourd’hui, il n’y a plus un seul pré salé en Flandre française, il faut aller en Belgique pour en trouver. En Belgique où les prés salés ont d’ailleurs fait l’objet d’une restauration récente.
Qu’est ce qu’on a fait dans les bas champs Picards ? On a fait des renclôtures. Et dans l’estuaire de la Seine ? On a corseté l’estuaire en diminuant les régions intertidales. Je ne vais pas énumérer tous les coins, mais dans la baie du Mont Saint-Michel, on a fait le barrage sur le Couesnon.
Non seulement on a détruit les prés salés de front de mer, mais on a aussi diminué l’existence des prés salés en estuaires. Pendant 1000 ans, on a fait une lutte acharnée contre les prés salés parce que ça avait commencé avec les moines du Moyen Âge au XIème, XIIème siècle, puis ensuite sous Louis XVI quand les grands endiguements ont été faits. On avait une sorte de position quasi militaire. Il y a un livre qui est sorti juste après les grandes inondations de 1945 aux Pays-Bas, dont le titre a été traduit en « Vaincre la mer ». Il y a une conception quasi militaire dans cette lutte séculaire contre la mer. On ne se rendait pas compte que c’était aussi une lutte séculaire contre les prés salés.
Le projet Saemankum en Corée du Sud est un exemple remarquable. Sur la gauche de la diapositive, il y a un petit croquis qui nous indique la localisation de la carte que j’ai mise à droite. Les hachures bleues et blanches marquent l’endiguement de Saemankum qui est actuellement achevé avec une digue de 33 km de long qui endigue plus de 40000 ha. Il y a également un tireté qui s’étend beaucoup plus largement qui montrait les projets de la Corée du Sud pour les endiguements. Tous les petits estuaires ont été colmatés. Le géographe André Guilcher qui était professeur à l’UBO et qui a été mon maître,avait remarqué qu’il n’existait pas beaucoup de prés salés en Corée du Sud, parce que dès qu’ils existaient, les riziculteurs entamaient leur conquête. Je dois dire que quand on lit la presse Coréenne, et nos élèves Coréens me l’ont signalé, il y a une lutte considérable des écologistes. Il y a même de nombreux Coréens qui se sont rasé le crâne en signe de protestation et des chefs religieux qui ont fait une marche de 310 km en s’arrêtant tous les 3 pas pour se prosterner contre la terre. Et il y a eu suspension du projet, puis redémarrage. Aujourd’hui, on comprend les erreurs que l’on a faites pour l’écologie littorale. Donc vous voyez que tout n’est pas complètement arrêté. Il faut dire que les Coréens sont en retard sur l’Europe du Nord Ouest qui a arrêté les conquêtes. Le dernier grand projet était dans l’Anse de l’Aiguillon et il a été abandonné après que la dernière digue est été construite en 1965. C’était le grand projet des marais de l’ouest et on a abandonné, se rendant compte que la pérennisation du milieu littoral risquait d’être dommageable. Les abandons ont été considérables même dans le Zuiderzée, aux Pays-Bas, le dernier polder le Markerwaard qui était en eau douce n’a pas été asséché. On a eu des abandons partout. Même dans la mer des Wadden, les projets de fermeture ont été abandonnés. On a continué jusqu’en 1965. Mais depuis, on a interrompu, se rendant compte des problèmes. On assiste donc à une restauration des prés salés. La diapositive suivante va vous montrer ce qu’on a fait dans le polder de Sébastopol en Vendée, dans l’île de Noirmoutier, on a laissé rentrer l’eau salée pour restituer un pré salé.
La dernière diapositive vous montre une politique beaucoup plus vigoureuse. Le conservatoire du littoral a, à l’Aber de Crozon, autorisé la ré-estuarisation en permettant à la marée de pénétrer.
Mais il y a aussi autre chose. La montée du niveau de la mer dont on doit se défendre. Ce que je crains par-dessus tout, c’est qu’on cuirasse davantage les digues, qu’on essaie d’interdire à la mer de pénétrer, alors qu’il faudrait lui rendre les espaces. Et c’est ce que font les Anglais. Vous avez, ici, la digue de Tollesbury, où on a créé des brèches. En France, on a laissé dans plusieurs endroits la mer rentrer à l’occasion de tempêtes, et le Conservatoire du littoral a maintenu la pénétration de la marée en achetant des terrains. Mais à Tollesbury, on a mis des bulldozers et on a ouvert des brèches de manière à recréer des prés salés, pour accroître la biodiversité littorale et prévoir la défense contre la mer d’une autre manière que le cuirassement du littoral.
Je vous remercie.





Mis à jour le 18 janvier 2008 à 15:45