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2006 : La biodiversité du littoral > TR 3 : Parcs naturels, aires marines protégées, biosphères ... >  Elus et experts, stratégies des acteurs sur un territoire

Elus et experts, stratégies des acteurs sur un territoire

Michel Etienne, Directeur de Recherche en écologie à l’INRA (unité d’écodéveloppement), vice-Président du comité MAB-France.

Biographie :

ETIENNE Michel

Compte rendu :

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Transcription :

14 octobre 2006 TR3


Discours de Michel Etienne


En tant que chercheur, j’essaie d’intervenir à la marge entre nature et société, c’est une situation délicate mais intéressante. Je suis aussi vice-président du comité MAB en France et, à ce titre, je voudrais ajouter un commentaire à ce qui a été dit dans les interventions précédentes. L’UNESCO s’est préoccupé de l’interface entre nature et société il y a très longtemps, en créant le programme international sur « l’Homme et la Biosphère » auquel la France a adhéré dès sa création dans les années 1970 et, parmi les réserves de biosphère françaises, cinq incluent un territoire maritime : en 1977 la Camargue, le Fango et les Tuamotu ; en 1988 la mer d’Iroise ; en 1989 la Guadeloupe.
Je travaille sur la concertation, j’essaie de construire des outils de concertation parce que nous considérons que la conservation de la nature ne peut pas se faire sans les citoyens. En particulier, ce sont les citoyens qui vivent à l’endroit où la conservation va être mise en place qui doivent décider de la façon de conserver cette nature. Quel est le principe général ? Il s’agit d’essayer de représenter collectivement les liens entre nature et société, avec l’ensemble des membres concernés par le problème. On va donc mettre autour de la table des politiques, des pêcheurs, des habitants, des plaisanciers … tous les gens qu’on considère comme important dans la gestion du territoire marin concerné. On essaie de représenter la question posée. En général on utilise un modèle informatique. Les systèmes sur lesquels on travaille sont des systèmes complexes, on a donc besoin de l’informatique. Une fois qu’on a construit cette représentation partagée, le chercheur n’est qu’un intermédiaire, et non pas le créateur du modèle correspondant. C’est le modèle qui représente ce que pensent les gens : on va faire discuter les gens autour de simulations générées par ce modèle. L’intérêt, c’est que les gens vont se reconnaître dans le modèle et qu’ils vont pouvoir se projeter dans le futur sans mettre en danger, ni leurs propres outils de production, ni éventuellement les espèces protégées concernées. Une fois qu’ils auront fait cet exercice, c’est en général beaucoup plus facile de mettre les gens ensemble pour discuter sur un projet commun. C’est donc la philosophie générale de la démarche, basée essentiellement sur le partage des points de vue. Malheureusement, je suis un écologue terrestre, je vais donc vous donner un exemple terrestre et vous verrez après quelques applications qui ont été faites dans le domaine marin.

L’expérience que j’ai prise est volontairement très exotique : il s'agit du buffle. Supposons qu’on va décider de conserver le buffle. Les participants à l'exercice mené dans une réserve de biosphère du Bénin, ont exprimé de multiples points de vue sur le buffle. Première vision possible d’un buffle : c’est l'objectif d'un sport ou un trophée pour les chasseurs. Pour les locaux par contre, le buffle, c’est de la viande mais aussi une force de travail; il peut aussi avoir un sens symbolique pour le village, et quand cette culture est encore plus forte, on va créer un mythe autour du buffle, c’est-à-dire qu’il devient vraiment un lien pour cette société. Il y a aussi des gens qui vont considérer que le buffle est une espèce à protéger, soit parce qu’elle est à protéger en elle-même, soit parce qu’elle nourrit une espèce qu’il faut absolument protéger.
Quand les sociétés ont suffisamment été imprégnées de cela, ça peut aller jusqu’à faire de l’humour avec la symbolique correspondante. Dans une démarche d'accompagnement, on va essayer de travailler là-dessus et le modèle qu’on va construire va avoir deux objectifs principaux.

Le premier, c’est faire expliciter. Quand on va mettre les gens autour de la table, au lieu de leur dire « Voilà ce qu’on va faire, qu’est-ce que vous en pensez ? », on va leur dire « Il y a peut-être un problème de conservation sur votre territoire, qu’est-ce que vous en pensez ? ». Et on laisse libre cours à l’imagination des gens, chacun va dire s’il faut ou non protéger. Il y a un débat très intéressant autour du concept de ressources et de qui prélève ou pas cette ressource, qui la met ou pas en danger et qui en profite dans tous les sens du terme, pas seulement économique mais aussi culturel … Le deuxième point sur lequel on va faire expliciter les gens est « supposons que nous allons protéger cette espèce ou cet habitat, quelles vont être les limites d’aménagement ? ». Le troisième point, et qui me semble être la grosse difficulté des espaces marins, c’est la dimension spatiale. Ce n’est pas un problème de culture de dire que les bretons ne sont pas tournés vers la mer – moi ça me sidère – le problème c’est qu’ils regardent une mer qui est bien plus lointaine que celle que la loi a établi. D’ailleurs, je me suis toujours demandé pourquoi. C’est 200 m, c’est 200 miles, pourquoi la mer, tout d’un coup, s’arrête là ? La mer est immense, et l’exemple des phoques évoqué ce matin en est une très bonne illustration : les phoques d’Iroise, ils ne sont pas d’Iroise, ils vivent dans une mer beaucoup plus grande. Donc, faire expliciter la dimension spatiale des activités, c’est très important, particulièrement en mer. On ne peut pas s’occuper des poissons que quand ils passent en mer d’Iroise. Le dernier point très important, c’est d’aider les gens à se projeter dans le futur. Je crois que les problèmes de conservation, ce sont essentiellement des problèmes pour faire comprendre aux gens ce qui risque de se passer dans le futur. Parce que très souvent, la conservation fonctionne sur des seuils et lorsqu’on dépasse un seuil, il y a un basculement terrible. Je connais bien les travaux des Australiens sur la grande bannière de corail et sa dégradation vient d’une succession de franchissement de seuil.

Le deuxième objectif de la démarche, c’est faire partager. C’est faire que la concertation soit un lieu de partage, au lieu d'être un lieu où on doit dire si c’est « bien » ou « pas bien ». Essayons de partager parce que forcément, les gens ont des points de vue différents. On va faire partager des représentations du système, de sa structure, de sa dynamique, parce que les gens savent un tas de choses sur les endroits où ils habitent. Je suis sûr que les pêcheurs savent un tas de choses sur la mer, sur la dynamique des poissons, les contraintes de transport … Et faire partager ces connaissances avec d’autres, c’est extrêmement important. Le deuxième avantage, c’est qu’on peut éventuellement rajouter des risques, des aléas. On a beaucoup parlé du réchauffement climatique, qu’on met de plus en plus dans les modèles, mais il peut y avoir d’autres risques comme la pollution, le franchissement d’un seuil pour une population de poissons … De plus, on fait le lien entre les dynamiques probables en cours, les gestions actuelles et éventuellement des gestions nouvelles qui pourraient arriver sur le même territoire. Vous avez mentionné tout à l’heure qu’il y a de plus en plus de gens qui ne voient la mer que comme un loisir, il faut faire avec. Un dernier point qui me semble important est que cet outil sert beaucoup à résoudre les conflits, parce que très souvent le problème d’un conflit, c’est qu’on ne comprend pas le métier de l’autre. Donc dans les exercices que nous faisons, très souvent quand on est en situation de conflit, on va faire un scénario, un jeu de rôles où chacun va prendre un rôle particulier de la société par rapport à la ressource sur laquelle les gens discutent. Au lieu que le pêcheur fasse le pêcheur, il va faire la personne chargée de monter un parc marin, l’écologiste fera le pêcheur … On inverse les rôles pour permettre aux gens de comprendre la difficulté du travail de l’autre.

Je vais vous donner plusieurs exemples car nous avons appliqué cette méthode sur des contextes très différents. Quand je dis nous, je parle au nom d'un collectif d’une quarantaine de chercheurs de l’INRA, du CIRAD , de l’IRD , du Cemagref et du CNRS qui travaille sur la modélisation d'accompagnement. Cela marche par exemple sur les confits autour de l’utilisation de l’eau soit de l’eau d’irrigation comme par exemple au Sénégal et au Bhoutan, ou bien sur l’eau potable en Micronésie – où il y a un problème de lentilles d’eau douce flottant sur l’eau salée – en République de Kiribati, en Bolivie, au Brésil et en Afrique du Sud.
Il y a aussi des conflits autour des activités agricoles ou forestières, c’est-à-dire la dispute entre défricher pour alimenter sa famille et faire du bois, ou conserver des espèces qui ont des valeurs pharmaceutiques ou génétiques particulières – travail à Madagascar suite à la promulgation de la loi GELOSE , travail sur la protection de la biodiversité en Camargue ou dans les Cévennes (deux réserves MAB).
Ensuite, il y a des conflits franchement agricoles autour de l’utilisation du sol qui peut servir à produire plusieurs choses – en Thaïlande, par exemple, concurrence entre la canne à sucre et le riz, au Vietnam, concurrence entre des ethnies qui veulent utiliser le même sol mais qui n’ont pas le même pouvoir hiérarchique, on peut donc travailler aussi sur le lien social.
Il y a aussi des conflits autour de la commercialisation, ou les aspects de marché – en Thaïlande, autour du marché du riz et au Niger autour du marché du bois.
Enfin, il y a les conflits sur les multi-usages : multi-usages dans la forêt méditerranéenne mais aussi sur l’exploitation des ressources terrestres avec un exemple que nous avons développé sur l’Ile d’Ouessant depuis 3 ou 4 ans avec des collègues de l’UBO et un exemple sur les ressources marines, sur l’exploitation des couteaux en Thaïlande. Il y a tout un travail sur l’exploitation des couteaux, la concurrence avec la fréquentation touristique et éventuellement un problème de sur-exploitation de ces couteaux, à cause du fait que c’est un revenu complémentaire pour les familles et fondamental pour la survie de certaines familles. On travaille vraiment avec les gens qui pêchent, on les met autour d’une table et on essaie de les faire discuter les uns avec les autres, puis on le représente dans un modèle et on se projette dans le futur.
Pour finir, voici quelques exemples en image : au Sénégal, le chercheur n’est là que pour mobiliser puis animer des cartes dessinées par les acteurs locaux ; au Vietnam, des ethnies différentes essaient de répartit l’utilisation du sol sur un territoire ; un jeu de rôles sur la forêt méditerranéenne ; un travail sur un bassin versant en Thaïlande et l’affectation des cultures selon différents niveaux d’inondation (riz en bas et culture sèche en haut) et enfin, l’exercice sur Ouessant. Pour Ouessant, on a une représentation symbolique de l’île, c’est juste un petit morceau de l’île avec la mer, la frange côtière qui est la zone sur laquelle on peut faire de l’étrépage, la lande côtière, le fourré, la zone en herbe, les habitations, les moutons et les vaches. Il y a autour de la table des éleveurs, des habitants et des gens qui viennent de temps en temps. L’idée est de dire aux gens de faire leur métier et l’ordinateur se contente de simuler la dynamique de la végétation sur l’île en fonction de ce qu’ils font. Les gens prennent des accords et discutent. Quand le jeu est terminé, on les fait discuter entre eux pour mettre en évidence ce qui a bien marché ou non.

Sylvie Andreu : Vous dites cela à une époque où les opinions des gens se radicalisent…

Oui, mais justement, l’utilisation de jeu de rôles peut permettre de revenir à de la non-radicalisation. Si il y a un contexte de radicalisation totale, dans le jeu on va inverser les rôles c’est-à-dire que celui que vous critiquez c’est celui-là qu’on va vous faire jouer. Il faut donc que chacun fasse vivre sa famille et maintienne sa reconnaissance sociale en jouant le rôle de l’autre.


Sylvie Andreu : Vous attendez beaucoup du parc naturel marin de la mer d’Iroise ? Est-ce que cela peut s’appliquer chez vous, dans le Midi ?

Quelle différence existe-t-il entre cette démarche et celle des réserves de biosphère ? Les réserves de biosphère sont un outil magnifique, et je le répète, elles existent depuis 1970, où le concept de développement durable n’existait même pas. Mais si vous lisez les textes fondateurs du programme MAB, et si vous relisez la stratégie de Séville qui est l’actualisation, 20 ans plus tard, de ce programme vous lisez du développement durable de la première ligne jusqu’à la dernière, et vous lisez de la conservation faite par les gens habitant dans l’endroit où la conservation est décidée. Je pense que si vous voulez que les nouveaux types d’aires marines protégées fonctionnent, il faut puiser dans les expériences existantes, il y a plus de 480 réserves de biosphère dans le monde. Il y a eu un gros programme de révision fait depuis une dizaine d’années et d’ailleurs, la réserve de la mer d’Iroise est en révision et celle-ci pose problème. Il y a une foule d’expériences sur lesquelles on peut se baser, il faut arrêter de réinventer le monde.





Mis à jour le 21 janvier 2008 à 11:13