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1998 : Risques associés aux progrès technologiques > TR 3 : Expertise et débat public: expériences récentes >  Discours de Bertrand Barré : l'expert officiel: Aristote au lycée ou Daniel dans la fosse aux lions

Discours de Bertrand Barré : l'expert officiel: Aristote au lycée ou Daniel dans la fosse aux lions

Directeur des réacteurs nucléaires au CEA

Biographie :

BARRE Bertrand

Compte rendu :

Transcription :


23 octobre 1998 TR3


Discours de Bertrand Barré :



Résumé : Bertrand Barré brosse un rapide tableau humoristique sur l’expert et les débats.


Le Nucléaire souffre d’avoir manqué de débat public dans le passé, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y en a pas eu du tout. Professionnel du nucléaire depuis plus de trente ans, j’ai eu souvent l’occasion, comme cet après-midi, de participer à des débats concernant mon métier, en France, au Etats-Unis, et un peu au Japon.
Ces débats ont revêtu des formes très différentes : face-à-face radiophonique ou télévisé où le public n’est là que par procuration, auditions parlementaires tout ce qu’il y a de plus officielles, réunions du soir dans les cafétérias universitaires ou les MJC, tables rondes ou conférences de presse.
J’ai participé à des “ happenings ” extraordinaires comme la World Affairs Conference de Boulder Colorado, qui mobilisait une ville entière pendant une semaine complète pour discuter de tout et rien sur le Campus de l’université où se succédaient, non-stop, une bonne dizaine de tables rondes parallèles. Logés chez l’habitant, les conférenciers bénévoles devaient se plier à une règle inflexible : pour avoir le droit de présenter son sujet favori, il fallait accepter de participer aussi à deux autres tables rondes dont on ne vous révélait le thème qu’au dernier moment !
J’ai aussi témoigné sous les ors du Capitole devant une Commission du Sénat américain.
Assis au premier rang, j’ai apporté mon soutien moral à un malheureux collègue désigné comme victime pour participer, aux “ Assises du Nucléaire ” organisées en 77 par le magazine “ Que Choisir ”, devant une foule contestataire hurlante, bien chauffée par un numéro de clown en lever de rideau. Pire que chez Pollack !
Mais d’autres fois j’ai eu droit au traitement VIP de super-luxe, recueilli en hélicoptère à la coupée du jet où l’on venait de m’offrir le trajet Washington-Seattle en première classe.
Peut-être la plus bizarre expérience a-t-elle été de donner une interview en tête-à-tête à un reporter, et de m’entendre ensuite, à la radio, participer à un débat animé avec cinq autres intervenants que je n’ai jamais rencontrés...
J’ai, suivant les cas, été désigné, convoqué ou invité, en tant qu’expert supposé, autoproclamé, ès-qualité ou ex-officio, et même parfois en tant que contre-expert, et je voudrais partager avec vous ce que j’ai tiré de ces expériences, et d’abord “ qu’est-ce qui me fait courir ?”
Je suis de près toutes les questions énergétiques, en France et plus généralement dans le monde, et, récemment grand-père, je ne m’intéresse pas qu’aux dix prochaines années mais bien au-delà, même au XXIIè siècle que devraient connaître les enfants de mes petites-filles. Je considère que mon métier est de rendre et maintenir accessible sur le très long terme les ressources considérables de l’énergie nucléaire, accessible à la France d’abord, à l’Europe, et progressivement au monde entier, pour contribuer , avec toutes les autres énergies - et il n’y en aura pas de trop ! - à un approvisionnement énergétique qui est un des ressorts essentiels du développements.
C’est pour l’essentiel du travail scientifique et technique, pour améliorer la sûreté et la compétitivité de cette forme d’énergie, par améliorations continues ou par recherche de ruptures technologiques. Mais avoir un très bon produit ne sert à rien si le client final, c’est à dire le citoyen, n’en veut pas. Nous vivons en démocratie, la technique ne s’impose pas d’elle même et c’est très bien ainsi : c’est le citoyen et ses représentants élus dont il faut remporter l’adhésion. Il faut donc quitter parfois nos chers labos et participer au débat public, quand et où il existe.
Et comme les problèmes énergétiques ne sont pas nationaux mais planétaires, il faut aussi, chaque fois que possible contribuer au débat international, de même que nous coopérons avec les laboratoires étrangers pour faire avancer la technique chez nous et chez eux.
Au-delà de cette déclaration personnelle, quelle est la position du CEA ?
Etablissement public spécialement créé pour être compétent dans le nucléaire, le CEA doit d’abord son expertise aux Pouvoirs publics, et s’exprime plus par des notes aux Cabinets Ministériels et des auditions Parlementaires que dans les colonnes du Monde ou de Libération. Et ce, d’autant plus qu’un débat prend une coloration politique au sens partisan du terme. Au passage, ce “ devoir de réserve ” n’est pas toujours facile à expliquer en interne... Vis-à-vis du Public en général, nous voulons surtout, au travers d’actions de communication, montrer nos activités de recherche, et expliquer en quoi elles sont utiles à la société (et justifient la modeste part des nos impôts qui leur sont consacrées).
L’opération “ ouverture du CEA au grand public ” que nous sommes en train de lancer doit permettre à tout un chacun de visiter nos installations et dialoguer avec nos chercheurs. Si beaucoup de gens ne retirent de ces visites que l’impression que nous sommes des citoyens normaux et responsables, intéressés par un travail auxquels ils croient - en un mot, ni Dr Frankenstein ni Pr Nimbus - ce ne sera déjà pas si mal.
Cette opération s’accompagnera, pendant les deux ou trois ans à venir, d’une formation des chercheurs du CEA à la vulgarisation scientifique, et à la prise de parole en public, y compris en dehors de leur spécialité étroite - où ils sont en général bons parce que passionnés - sur des sujets généraux relatifs à la science et au nucléaire, de façon à permettre leur participation la plus large possible au débat public.
Enfin, je voudrais partager avec vous l’idée que je me fais de ce qu’on attend d’un expert “ officiel ” dans un débat.
D’abord d’être là, présent. Il y a des cas où c’est agréable, voire flatteur, mais ce n’est pas toujours une partie de plaisir ! Il faut une certaine dose de masochisme, ou, au minimum une grande dose de philosophie pour accepter de participer à telle émission de Cavada sur les déchets nucléaires, par exemple. Mais le public a le droit à l’information et, comme disait Cyrano, on ne refuse pas l’honneur d’être une cible. En outre, rien n’est plus contre-productif qu’une chaise vide, sur laquelle une caméra s’attarderait complaisamment.
D’être honnête. Si on ne croit pas à la position qu’on est sensé défendre, mieux vaut se récuser et trouver quelqu’un d’autre. De toute façon, étant l’expert “ officiel ”, on ne peut pas se targuer d’être indépendant, mais on peut être “ dépendant ” et honnête, de même que, a contrario, l’indépendance n’est en rien gage d’honnêteté intellectuelle.
D’être compétent. Ca ne veut pas dire être spécialiste ! J’ai eu à intervenir sur des sujets aussi différents que l’éthique de l’énergie, la sûreté de différents réacteurs, la gestion des déchets radioactifs, la politique nucléaire japonaise, les transferts de technologie, l’acceptation du public, la reprise des essais nucléaires ou le bombardement du réacteur OSIRAK : vous n’imaginez pas que je puisse être spécialiste de tout cela à la fois ! Et pour un contre-expert, le fait d’être Prix Nobel, Professeur au Collège de France ou Docteur en Physique Nucléaire ne fait pas de vous un spécialiste des Réacteurs... Mais il faut au moins connaître suffisamment le sujet pour expliquer en termes simples des choses en général compliquées, sans pour cela caricaturer ou travestir la réalité.
Enfin, on demande à l’Expert de n’être pas trop long... C’est pourquoi j’arrêterai ici mon intervention !





Mis à jour le 07 février 2008 à 15:51